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ANALYSE
Un sans-abri consommant du « crack » sur le quai de la station de métro de la Concorde à Laval.
Un sans-abri consommant du « crack » sur le quai de la station de métro de la Concorde à Laval.Photo fournie par Francis Bastien.

Criminalité et sécurité : le grand angle mort de la campagne électorale?

La sécurité publique a été presque absente des débats des chefs. Pourtant, les féminicides et la criminalité chez les jeunes inquiètent. Que disent réellement les données?

27 septembre 2026·Équipe Le Québec Vote

La criminalité augmente-t-elle réellement au Québec? La réponse courte est moins simple que le sentiment qui se dégage de l’actualité. Les dernières données complètes montrent une baisse de la criminalité globale en 2025. Elles montrent aussi une hausse de la criminalité chez les jeunes au Québec, tandis que les organismes qui interviennent auprès des femmes dénoncent une année exceptionnellement meurtrière.

Cette réalité contrastée aurait pu alimenter un débat public sérieux. Pourtant, après trois débats réunissant les cinq principaux chefs, la justice, les droits des victimes et la sécurité publique sont demeurés presque entièrement en marge de la campagne.

Le 25 septembre, l’animateur Benoît Dutrizac a consacré une longue entrevue à cette absence avec Miriam Pomerleau, directrice générale de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues (AFPAD). L’échange, diffusé par QUB, pose une question légitime : pourquoi les chefs ont-ils si peu parlé de criminalité, de féminicides, de justice et du soutien aux victimes?

Mais il faut séparer cette question politique d’une autre affirmation beaucoup plus large : celle d’une hausse générale de la criminalité. Les statistiques disponibles ne permettent pas de l’affirmer ainsi.

Une baisse globale en 2025, mais pas dans toutes les catégories

Selon Statistique Canada, l’Indice de gravité de la criminalité du Québec s’est établi à 61,6 en 2025, une baisse de 5,1 % par rapport à 2024. Le taux de crimes déclarés par la police a aussi diminué de 3,9 %, pour atteindre 3 673 affaires par 100 000 habitants.

Même l’indice des crimes violents a légèrement reculé, de 0,9 %, après avoir progressé au cours des années précédentes. L’Institut de la statistique du Québec rappelle par ailleurs qu’entre 2009 et 2024, le volume et la gravité des crimes déclarés par la police ont diminué de 23 % dans la province.

Ces données empêchent de conclure que « tout augmente ». Elles ne signifient toutefois pas que les inquiétudes sont inventées.

Un indice global additionne des phénomènes très différents. Une forte baisse des introductions par effraction ou des vols de véhicules peut masquer la hausse d’une autre catégorie plus ciblée. À l’échelle canadienne, Statistique Canada observe par exemple que le vol à l’étalage a progressé de 11 % en 2025 et de 79 % depuis 2015, même si l’indice global a diminué. La fraude demeurait elle aussi beaucoup plus fréquente qu’une décennie auparavant, malgré un recul annuel.

Les chiffres policiers ont une autre limite importante : ils mesurent les affaires portées à l’attention de la police. Statistique Canada souligne que les comportements de dénonciation, les pratiques policières et les ressources disponibles influencent les résultats. Lors de la plus récente enquête de victimisation citée par l’organisme, environ 29 % des incidents vécus par les Canadiens ou leur ménage avaient été signalés à la police.

Autrement dit, la baisse globale est réelle dans les données disponibles, mais elle ne suffit pas à décrire l’expérience de toutes les victimes ni la situation de chaque quartier.

Le « 70 % » est imprécis, mais le signal derrière ce chiffre est sérieux

À 17 min 12 s de l’entrevue, Benoît Dutrizac dit avoir lu que la criminalité chez les mineurs aurait augmenté de 70 %. Il ne nomme toutefois ni la source, ni le territoire, ni la période, ni la catégorie d’infractions. Nous n’avons trouvé aucune donnée primaire permettant d’appliquer ce pourcentage à l’ensemble de la criminalité juvénile au Québec.

Le chiffre récent qui s’en rapproche le plus concerne plutôt la violence urbaine dans la ville de Québec. Selon des données du Service de police de la Ville de Québec rapportées le 14 septembre, le nombre de dossiers d’enquête est passé de 287 en 2024 à 474 en 2025, une hausse de 65,2 %. Il serait cependant inexact de transformer cette hausse locale de tous les dossiers de violence urbaine en une augmentation de 70 % de la criminalité commise par les mineurs.

Les données détaillées demeurent néanmoins préoccupantes. À Québec, 97 des 474 dossiers de 2025 impliquaient des mineurs, soit 20 %. Pendant les sept premiers mois de 2026, c’était le cas de 84 dossiers sur 271, ou 31 %. Sur les 371 personnes arrêtées pendant cette dernière période, 76 avaient moins de 18 ans. Le SPVQ a notamment décrit un dossier dans lequel un mineur se trouvait avec une arme à feu chargée alors qu’un groupe se préparait, selon l’enquête, à exécuter un contrat de violence. Les jeunes mêlés aux événements récents cités par la police avaient entre 13 et 17 ans.

Laval observe un signal comparable. Au premier trimestre de 2025, les mineurs de 14 à 17 ans étaient impliqués dans 41 % des dossiers de violence urbaine, contre 20 % pendant la même période de 2024. Entre janvier 2024 et mars 2025, un suspect ou une personne arrêtée sur cinq dans les dossiers impliquant de véritables armes à feu était mineur. La police précise que ces événements s’inscrivaient, dans la grande majorité des cas, dans des conflits entre groupes criminalisés.

Le recrutement décrit par les policiers n’est pas abstrait. Le SPVM avertit officiellement que des groupes criminalisés utilisent Instagram, Snapchat, Discord, Telegram et des plateformes de jeux pour offrir à des jeunes des « missions » payées : incendies criminels, extorsion, vols de véhicules et décharges d’armes à feu. Sa campagne de prévention renvoie d’ailleurs à du matériel destiné aux adolescents de 13 à 15 ans.

Ces données ne permettent pas d’affirmer que toutes les écoles du Québec sont devenues dangereuses, ni que le recrutement se déroule nécessairement dans les établissements scolaires. Elles démontrent toutefois que des mineurs très jeunes sont ciblés et utilisés pour des crimes graves. La sécurité autour des écoles, la présence d’intervenants, le travail de rue, la prévention numérique et les mécanismes permettant à un jeune de quitter un gang deviennent donc des questions électorales concrètes.

À l’échelle de la province, le taux global de criminalité chez les jeunes a augmenté de 4,1 % en 2025, pour atteindre 3 364 affaires pour 100 000 jeunes, alors qu’il reculait de 3,8 % au Canada. Le bon constat n’est donc pas « la criminalité juvénile a augmenté de 70 % partout au Québec ». C’est plutôt que la hausse provinciale générale masque des concentrations locales beaucoup plus fortes et une implication documentée de mineurs dans la violence armée.

Dix-sept féminicides recensés avant la fin de septembre

Le signal le plus grave soulevé dans la vidéo concerne les violences faites aux femmes.

Le 19 septembre, cinq regroupements féministes et de femmes autochtones ont organisé une marche nationale contre les féminicides. Leur bilan faisait état de 17 féminicides depuis le début de 2026, dont 14 en contexte conjugal. Trois victimes étaient Inuit ou membres des Premières Nations.

Le terme « féminicide » n’est pas une catégorie distincte du Code criminel. Les décomptes peuvent donc varier selon la définition employée et le moment de la mise à jour. La vidéo de QUB parle d’un 19e féminicide, mais nous n’avons pas retrouvé une liste indépendante et suffisamment documentée permettant de confirmer ce nouveau total au 25 septembre. Le chiffre de 17, daté du 19 septembre et publié par les cinq groupes organisateurs, est celui que nous pouvons établir pour le moment.

Plusieurs centaines de personnes ont participé à la marche. Les organisatrices avaient expressément interpellé les partis à quatre jours du dernier débat des chefs. Selon les comptes rendus publiés après l’événement, Québec solidaire a été le seul parti représenté et Ruba Ghazal la seule cheffe présente.

Une absence à une marche ne prouve pas qu’un parti est indifférent à la violence faite aux femmes. Elle constitue néanmoins un choix d’agenda, surtout lorsqu’un événement national sollicite directement les formations politiques en pleine campagne.

Trois débats, presque aucune place pour la justice

L’absence dénoncée par l’AFPAD ne repose pas uniquement sur une impression.

Les deux premiers débats, à TVA et à Noovo, ont consacré plus de trois heures et demie au coût de la vie, à la santé, au logement, à l’éducation, aux transports, à l’économie, à l’immigration et à l’avenir constitutionnel du Québec. Notre analyse des émissions avait déjà classé la justice et la sécurité publique parmi les sujets restés en marge.

Le dernier débat de Radio-Canada, le 23 septembre, était organisé autour de cinq thèmes annoncés : l’avenir du Québec, l’insécurité économique, le mur budgétaire, les enfants et la santé. La criminalité et les droits des victimes n’en faisaient pas partie comme bloc distinct.

Dire que le sujet a été « absent » doit toutefois être compris avec précision. Une brève mention ou une réponse connexe a pu survenir. Le constat vérifiable est plutôt qu’aucun échange substantiel n’a permis de comparer les cinq chefs sur les mêmes questions : prévention du crime organisé, violence conjugale, soutien aux victimes, délais judiciaires, récidive, services correctionnels et rôle du Québec dans les demandes de réforme du Code criminel.

Cette responsabilité est partagée. Les diffuseurs choisissent leurs thèmes et leurs questions. Les chefs peuvent aussi introduire un enjeu qu’ils jugent prioritaire, même lorsqu’il n’est pas au programme.

Les victimes, l’IVAC et des chiffres qui doivent être vérifiés

Miriam Pomerleau demande notamment l’adoption d’une charte québécoise des droits des victimes. Depuis juillet 2026, la Charte canadienne des droits des victimes énumère six droits : le respect, la justice en temps utile, l’information, la protection, la participation et le dédommagement.

Le Québec dispose aussi du régime d’indemnisation des victimes d’actes criminels, l’IVAC. La réforme entrée en vigueur en 2021 a élargi l’admissibilité, aboli le délai maximal pour les demandes liées à la violence conjugale, sexuelle ou subie pendant l’enfance et créé une aide financière d’urgence. Après une année, le gouvernement affirmait que 6 700 personnes supplémentaires avaient été indemnisées et que le délai moyen de décision sur l’admissibilité était passé de 123 à 38 jours.

L’AFPAD décrit aujourd’hui une réalité beaucoup plus difficile : délais prolongés, prestations qui prennent fin alors que certaines procédures criminelles ne sont pas terminées et personnes à faible revenu insuffisamment soutenues. L’entrevue avance que le nombre de dossiers en attente serait passé de 3 080 en juillet 2023 à 18 500 en juillet 2026. Nous n’avons pas retrouvé ces deux valeurs dans une publication primaire accessible. Elles doivent être demandées à l’IVAC ou documentées par une réponse officielle avant d’être présentées comme un fait établi.

Cette vérification est essentielle. Une hausse du nombre de demandes peut découler d’une hausse de la violence, d’une meilleure connaissance du régime, d’un élargissement de l’admissibilité, d’un retard administratif ou de plusieurs de ces facteurs à la fois. Elle ne permet pas, à elle seule, de mesurer l’évolution de la criminalité.

Certaines affirmations juridiques de la vidéo demandent aussi des nuances

L’indignation exprimée dans l’entrevue ne remplace pas le droit applicable.

Pour un meurtre au deuxième degré, la peine est l’emprisonnement à perpétuité. L’admissibilité à la libération conditionnelle est fixée entre 10 et 25 ans. Une demande de semi-liberté peut être présentée au cours des trois années précédant cette date, ce qui rend théoriquement possible une demande après sept ans lorsque le délai minimal est de dix ans. Il ne s’agit toutefois ni d’une sortie automatique ni de la fin de la peine : toute mise en liberté doit être accordée et demeure assortie de conditions et de surveillance.

Dans les cas de meurtres multiples, chaque condamnation demeure une peine à perpétuité. Depuis l’arrêt *Bissonnette* de 2022, les périodes de 25 ans d’inadmissibilité ne peuvent plus être additionnées de manière à éliminer toute possibilité réaliste de libération. La Cour suprême a jugé qu’une période de 50, 75 ou 150 ans sans possibilité de libération constituait une peine cruelle et inusitée. Présenter ce régime comme une simple « seule sentence » efface donc une distinction importante entre le nombre de condamnations et leur exécution concurrente.

Enfin, l’affirmation voulant qu’il n’existe aucune peine minimale pour le proxénétisme d’une personne adulte est exacte dans le texte actuel de l’article 286.3 : l’infraction est passible d’un maximum de 14 ans, sans minimum obligatoire. Lorsque la victime a moins de 18 ans, le minimum prévu est de cinq ans.

Ces distinctions ne diminuent pas la souffrance des victimes. Elles permettent de formuler les choix politiques honnêtement : faut-il modifier les peines, les conditions de libération, la surveillance, les droits procéduraux ou les ressources offertes? Et quelle mesure relève réellement du gouvernement du Québec, du Parlement fédéral, des tribunaux ou des commissions de libération conditionnelle?

Le véritable enjeu électoral : demander des réponses comparables

La vidéo de QUB a raison sur un point central : la sécurité publique, les victimes et la justice méritaient un espace beaucoup plus important dans cette campagne.

Elle ne démontre cependant pas que la criminalité est uniformément en hausse. Le Québec a connu une baisse globale en 2025, tout en enregistrant une hausse de la criminalité chez les jeunes et une série de féminicides que plusieurs organismes qualifient de crise nationale. Ces réalités peuvent être vraies en même temps.

Avant le vote, les cinq principaux partis devraient répondre aux mêmes questions :

  1. Quelles catégories de criminalité considèrent-ils prioritaires, sur la base de quelles données et dans quels territoires?
  2. Quel financement accorderaient-ils à la prévention, au travail de rue, aux maisons d’hébergement et aux organismes d’aide aux victimes?
  3. Quelles modifications apporteraient-ils au régime de l’IVAC, avec quels délais de service mesurables?
  4. Quelles demandes précises adresseraient-ils à Ottawa concernant le Code criminel et les libérations conditionnelles?
  5. Comment publieraient-ils les résultats, les délais et les récidives sans réduire la sécurité à un slogan?

Le silence des débats ne signifie pas que les partis n’ont aucune position. Il signifie que les électeurs n’ont pas encore eu droit à une comparaison complète. À neuf jours du scrutin du 5 octobre, il est encore temps de l’exiger.