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ANALYSE
Façade de l’hôtel du Parlement du Québec, à Québec. Photo de contexte prise en 2009.
Façade de l’hôtel du Parlement du Québec, à Québec. Photo de contexte prise en 2009.Marc-Lautenbacher / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0 — photo du 7 juin 2009, reproduite sans modification.

La peur du référendum : ce que les partis cherchent à gagner

Comment le référendum devient un argument électoral : avantages recherchés, risques pour le débat public et questions à poser aux partis en 2026.

5 octobre 2026·Équipe Le Québec Vote

Un parti peut demander aux électeurs de le choisir pour son programme. Il peut aussi leur demander de le choisir pour empêcher un événement qu’ils redoutent. En 2026, le référendum offre précisément ce deuxième argument. Mais où se termine l’avertissement légitime et où commence la dramatisation?

La technique consiste à changer la question que l’électeur se pose. Au lieu de comparer les solutions proposées pour gouverner, on l’invite à déterminer quel parti pourrait le protéger d’un risque. Le programme du parti protecteur peut alors passer au second plan.

Cela ne signifie pas que les préoccupations référendaires sont inventées. Une transformation du statut politique du Québec mérite un examen sérieux. Cela ne signifie pas non plus qu’un électeur opposé à un référendum serait irrationnel ou manipulé. Le problème apparaît lorsque la gravité d’un scénario remplace l’explication de sa probabilité, de ses conditions et de ses conséquences.

Cette analyse distingue les faits documentés, les résultats de recherches et les interprétations des messages de campagne. Elle ne mesure pas combien de votes ces messages ont déplacés et ne prétend pas connaître les intentions privées des stratèges.

Un engagement réel, plusieurs façons de le présenter

Dans sa déclaration du 18 août 2026, le PQ maintient une consultation sur l’indépendance dans son premier mandat, mais exclut un référendum avant le 20 janvier 2029. Il évoque aussi un déclin culturel, linguistique et financier dans le Canada. Ce diagnostic demeure celui du parti.

Le site officiel de la CAQ, consulté le 3 octobre, relaie des messages du 2 octobre opposant services publics et séparation, associant prospérité et stabilité, et invitant à voter contre le référendum. C’est un cadrage de la campagne autour du risque et des priorités.

Le 2 octobre, La Presse canadienne rapporte que Milliard présente le PLQ comme l’option fédéraliste, tandis que Duhaime invoque une balance du pouvoir contre un référendum.

Ces messages n’ont pas tous le même contenu. Relever un engagement, annoncer une opposition à celui-ci et prévoir une catastrophe sont trois actes différents. Les qualifier indistinctement de campagne de peur empêcherait justement d’en évaluer la solidité.

Comment fonctionne l’appel à la peur?

La logique peut se décomposer en quatre opérations : désigner un danger, l’associer à un adversaire, le rendre pertinent pour la vie quotidienne et proposer son propre parti comme protection. C’est une grille de lecture, pas la preuve d’un plan concerté entre partis.

Faire du risque le principal critère de choix

Un même engagement peut être présenté comme une possibilité démocratique, une distraction ou une source d’instabilité. Le choix des conséquences mises en avant oriente la discussion. La notion de *cadrage*, développée notamment par Robert Entman, aide à comprendre cette sélection des aspects d’un enjeu.

Voici un exemple fictif : « Vous aimez certaines propositions de notre adversaire, mais êtes-vous prêt à courir ce risque? » La question ne réfute pas les propositions. Elle demande à l’électeur de leur attribuer moins de poids qu’au danger annoncé.

Donner un visage personnel à l’incertitude

L’avenir constitutionnel semble abstrait. L’emploi, l’épargne ou la sécurité de la famille le sont moins. Associer le premier aux seconds peut rendre le message plus concret. Mais chaque lien doit être démontré : annoncer un référendum ne prouve pas, à lui seul, une perte d’emploi ou une réduction de prestations.

La théorie des perspectives de Kahneman et Tversky montre que gains, pertes et présentation des risques influencent les décisions. Elle n’établit pas que toute peur pousse à conserver le statu quo : certains contextes de perte favorisent aussi la prise de risque. Son application ici est interprétative, pas une mesure du vote québécois.

Offrir une issue à la menace

Une alerte électorale contient souvent une solution simple : donner davantage de pouvoir à celui qui promet de prévenir le danger. L’électeur est invité à passer de l’inquiétude à une action.

Une méta-analyse de Tannenbaum et ses collègues, publiée en 2015, observe un effet moyen positif des appels à la peur sur les attitudes, intentions et comportements; les messages proposant une réponse efficace obtiennent de meilleurs résultats. Ces études, notamment en communication de santé, ne permettent pas de calculer un gain électoral au Québec.

Encourager le vote contre plutôt que le vote pour

Un citoyen pourrait préférer un programme, mais choisir une autre candidature pour bloquer un scénario. C’est une logique de vote stratégique. Toutefois, le parti qui se présente comme rempart provincial n’est pas nécessairement le mieux placé dans chaque circonscription. L’efficacité alléguée de la protection exige elle aussi des preuves.

Quels avantages les partis cherchent-ils?

Les avantages suivants sont des possibilités stratégiques, pas des résultats établis pour 2026.

Avantage recherchéCe que le message peut permettreLimite
Rassembler des électeurs différentsRéunir des citoyens autour d’une opposition commune, malgré leurs désaccords sur le programmeUne coalition contre un projet ne garantit pas un accord pour gouverner
Changer le terrain de la campagneMettre l’adversaire sur la défensive à propos de son calendrier ou de ses risquesLe bilan et les autres engagements restent pertinents
Se présenter comme protecteurDonner une raison immédiate de voter pour son partiLa protection doit être crédible et réalisable
Favoriser le vote stratégiqueAmener certains électeurs à délaisser leur premier choixPlusieurs partis peuvent se partager le même vote
Simplifier un message complexeTransformer un débat constitutionnel en choix facile à retenirLa simplicité peut masquer des conditions essentielles

Pour un gouvernement sortant, l’intérêt peut être particulièrement clair : déplacer l’évaluation de ce qu’il a fait vers ce que son adversaire pourrait faire. Cela ne démontre pas que toute discussion du référendum vise à esquiver un bilan. Cela décrit une possibilité qu’un électeur peut reconnaître et questionner.

Est-ce que cela fonctionne vraiment?

L’attention, l’inquiétude et le vote sont des résultats différents. Un message peut être mémorable sans convaincre; il peut convaincre sans changer un choix déjà arrêté.

Les expériences de Ted Brader, publiées en 2005, montrent que des publicités suscitant la peur peuvent accroître la vigilance et faciliter la persuasion. Elles ne démontrent pas l’effet des messages référendaires québécois actuels.

La méta-analyse de Lau, Sigelman et Rovner, publiée en 2007, ne confirme pas que les campagnes négatives gagnent généralement des votes. Elle relève une meilleure mémorisation, mais de légères diminutions de confiance et de sentiment d’efficacité politique; elle ne trouve pas de preuve fiable d’une baisse de participation. Campagne négative et appel à la peur se recoupent sans être identiques.

Dire « les partis le font parce que cela marche » serait donc trop catégorique. Ils peuvent espérer un bénéfice que les données disponibles ne permettent pas d’établir ici.

Les désavantages et les risques

La crédibilité peut s’éroder. Une catastrophe annoncée sans mécanisme précis peut paraître exagérée. Un parti qui dramatise doit expliquer ses scénarios aussi rigoureusement que celui qui promet une transition facile.

La protection peut profiter à un concurrent. Si plusieurs partis combattent le même projet, l’inquiétude ne dit pas à elle seule lequel recevra les votes. Une campagne peut rendre un enjeu central sans en récolter les bénéfices.

Les autres enjeux peuvent être moins examinés. Santé, logement, fiscalité et intégrité exigent leurs propres comparaisons. Leur importance ne disparaît pas parce qu’un débat constitutionnel existe. Inversement, leur urgence ne suffit pas à rendre ce débat illégitime.

La discussion peut enfermer les citoyens dans des camps. Un électeur peut vouloir un autre gouvernement sans vouloir l’indépendance, appuyer une consultation sans appuyer le Oui, ou refuser une consultation à un moment donné sans rejeter toute discussion future. Une opposition binaire efface ces nuances.

La peur peut se répondre à elle-même. À la crainte de la séparation peut répondre celle du déclin si rien ne change. Une succession d’alertes risque alors de remplacer la comparaison des solutions par celle des menaces.

Ces risques ne permettent pas d’affirmer que les électeurs cessent de réfléchir. L’ouvrage de recherche *Anxious Politics* souligne que l’anxiété peut encourager la recherche d’information, tout en orientant l’attention vers les nouvelles menaçantes. Ces travaux portent notamment sur l’immigration aux États-Unis : leur transfert au référendum doit rester prudent.

Pourquoi cet argument revient-il en 2026?

Le projet figure dans un engagement actuel. Il est donc possible d’en discuter sans ressusciter artificiellement un enjeu disparu.

La mémoire historique fournit aussi des symboles immédiatement reconnaissables. Selon Élections Québec, le Non a remporté le référendum du 30 octobre 1995 avec 50,58 % des votes valides; la participation atteignait 93,52 %. Ces résultats témoignent d’une consultation serrée et très mobilisatrice, sans prouver comment les générations actuelles réagissent à son souvenir.

La question constitutionnelle permet enfin de concurrencer le désir de changement. Dans un sondage Léger/Le Journal/TVA réalisé en ligne du 25 au 27 septembre auprès de 1 001 électeurs admissibles, 74 % souhaitent un changement de gouvernement. Cette mesure n’est ni le résultat du scrutin ni une expérience démontrant l’effet d’une campagne de peur.

Face à ce désir, l’argument du risque propose une autre question : quel changement acceptez-vous? Son retour peut s’expliquer par cette concurrence entre promesse d’amélioration et demande de sécurité. C’est une interprétation du contexte, pas la preuve que la peur détermine le vote.

Une victoire électorale n’est pas l’indépendance

Trois décisions doivent rester distinctes : élire des députés, consulter la population et réaliser une transformation constitutionnelle.

Élections Québec décrit les référendums québécois comme consultatifs, régis par la Loi sur la consultation populaire. Un scrutin référendaire comporte sa propre question et sa propre date. Une victoire électorale n’est donc pas déjà une réponse à cette question.

Le Renvoi relatif à la sécession de 1998, expliqué sur le site de la Cour suprême, distingue absence de droit à la sécession unilatérale et obligation de négocier devant une majorité claire répondant à une question claire. Il ne garantit pas l’issue des négociations.

La loi fédérale sur la clarté prévoit notamment un examen de la question et de la majorité par la Chambre des communes. La loi québécoise sur les droits fondamentaux du peuple québécois, à l’article 4, définit l’option gagnante comme celle obtenant 50 % des votes valides plus un vote. Constater ces textes ne résout pas les désaccords constitutionnels.

Cette distinction ne supprime pas les risques de transition. Elle interdit de présenter toute la chaîne comme une conséquence immédiate et automatique du vote provincial.

L’incertitude économique est-elle forcément un épouvantail?

Non. Les règles commerciales, la monnaie, la dette, les droits et la continuité des programmes sont des questions sérieuses à examiner dans un projet de changement d’État. Affirmer que toutes les inquiétudes sont fabriquées dispenserait injustement les promoteurs du projet de répondre.

Mais une inquiétude n’est pas un résultat économique mesuré. Le 2 octobre, selon l’Agence QMI, Christine Fréchette avance qu’une période d’incertitude pourrait geler des investissements. Il s’agit d’une prévision politique; le reportage ne fournit pas d’estimation indépendante permettant d’en établir l’ampleur.

Il faudrait préciser le mécanisme, la période, les hypothèses et les scénarios alternatifs. La même exigence vaut pour une promesse souverainiste de gains faciles ou d’une transition sans difficulté.

Et le référendum lui-même : quels avantages et quels coûts?

Une consultation peut donner aux citoyens une occasion distincte de se prononcer sur leur avenir, clarifier les préférences et obliger les promoteurs à défendre un projet. Son intérêt démocratique dépend de la question posée, de l’information accessible et de la qualité du débat.

Elle mobilise aussi des ressources publiques et du temps politique; elle peut accentuer les divisions et laisser des questions ouvertes si la suite exige des négociations. Aucun coût total d’un futur référendum n’est établi dans cet article.

Refuser un référendum peut relever d’une préférence démocratique légitime. Le souhaiter aussi. L’existence d’émotions ne permet pas de départager ces choix à la place des citoyens.

Sept questions pour reconnaître un avertissement solide

  1. De quelle étape parle-t-on? Une victoire électorale, la préparation d’une consultation, son résultat ou une transition?
  2. Quel est le calendrier réel? Le message respecte-t-il l’engagement annoncé?
  3. Quelle conséquence est établie? Est-ce un fait, une prévision, une possibilité ou une opinion?
  4. Quelles preuves relient le projet au dommage annoncé? Un mécanisme vérifiable vaut davantage qu’une association inquiétante.
  5. Quelles hypothèses pourraient changer la conclusion? Une analyse sérieuse reconnaît les conditions de son scénario.
  6. La protection promise est-elle réalisable? Quel pouvoir parlementaire, quelle procédure et quels engagements la rendent crédible?
  7. Qu’est-ce qui passe au second plan? Le parti accepte-t-il aussi l’examen de son bilan et de ses autres propositions?

Le critère vaut dans les deux sens. Les adversaires d’un référendum doivent étayer les dangers qu’ils annoncent; ses promoteurs doivent expliquer les bénéfices attendus, les risques et les garanties possibles.

La peur du référendum reste utile comme argument parce qu’elle peut transformer une préférence politique en besoin de protection. Mais elle ne dispense aucun parti de démontrer ce qu’il avance. Un débat éclairé laisse aux électeurs le soin d’évaluer les risques, tout en leur donnant les faits nécessaires pour le faire.

*Analyse fondée sur les sources consultées le 3 octobre 2026. Photo de contexte : Marc-Lautenbacher / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0, 7 juin 2009, sans modification.*