Le Québec Vote — lequebecvote.ca
BILAN DU GOUVERNEMENT
Christine Fréchette en entrevue à TVA Nouvelles en mars 2024, alors qu'elle était ministre de l'Immigration.
Christine Fréchette en entrevue à TVA Nouvelles en mars 2024, alors qu'elle était ministre de l'Immigration.Photo : TVA Nouvelles, via Wikimedia Commons — CC BY 3.0 (capture vidéo recadrée et montée sur fond flou).

Christine Fréchette peut-elle vraiment tourner la page du gouvernement Legault?

Elle n'était pas responsable de SAAQclic et n'a pas lancé Northvolt. Mais Christine Fréchette siège au Conseil des ministres depuis 2022 et a dirigé l'Économie pendant près de 17 mois. LeQuébecVote.ca distingue ce qui relève de son bilan personnel de la responsabilité collective du gouvernement.

6 septembre 2026·Équipe Le Québec Vote

Elle n'était pas responsable de SAAQclic et n'a pas lancé Northvolt. Mais Christine Fréchette siège au Conseil des ministres depuis octobre 2022 et a dirigé l'Économie pendant près de 17 mois. Alors qu'elle prend aujourd'hui ses distances avec plusieurs choix de l'ère Legault, LeQuébecVote.ca distingue ce qui relève réellement de son bilan personnel de ce qu'elle a soutenu comme membre du gouvernement.


Depuis son accession au poste de première ministre en avril 2026, Christine Fréchette cherche à imprimer sa marque à la Coalition avenir Québec. Le ton est différent, certaines orientations économiques sont revues et, sur quelques dossiers, elle a ouvertement pris ses distances avec des décisions associées à François Legault, Pierre Fitzgibbon ou Christian Dubé.

Mais jusqu'où peut-elle réellement se présenter comme l'incarnation d'un nouveau départ?

La question exige une distinction essentielle. Christine Fréchette n'est pas personnellement responsable de toutes les décisions prises par le gouvernement Legault. Elle n'était ni ministre des Transports ni ministre de la Cybersécurité lors du lancement de SAAQclic. Elle n'était pas non plus ministre de l'Économie lorsque le projet Northvolt a été annoncé en 2023.

Elle n'était toutefois pas une observatrice extérieure du gouvernement.

Élue députée de Sanguinet le 3 octobre 2022, elle est entrée au Conseil des ministres le 20 octobre suivant comme ministre de l'Immigration. Elle est ensuite devenue ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie le 5 septembre 2024, avant d'accéder au poste de première ministre le 15 avril 2026.

Pendant toute cette période, elle a donc fait partie du gouvernement caquiste.

Responsabilité personnelle et responsabilité collective : deux choses différentes

Dans le système parlementaire canadien, les ministres exercent une responsabilité individuelle pour les pouvoirs et les ministères placés sous leur autorité. Mais ils sont également liés par un principe de responsabilité collective : le Conseil des ministres cherche à dégager un consensus que ses membres doivent ensuite être en mesure de défendre publiquement.

Cela ne permet pas d'affirmer que Christine Fréchette était personnellement favorable à chacune des décisions du gouvernement Legault.

Les discussions internes du Conseil des ministres sont confidentielles. La Loi québécoise sur l'accès aux documents protège notamment les communications et recommandations ministérielles ainsi que les comptes rendus des délibérations du Conseil exécutif pendant une longue période. Il est donc impossible de reconstituer, dossier par dossier, ce que Fréchette a soutenu, contesté ou tenté de modifier derrière les portes closes.

La formulation la plus juste est donc la suivante : Christine Fréchette a participé à un gouvernement collectivement responsable de ses décisions, sans que cela permette de lui attribuer personnellement chacune d'entre elles.

Cette nuance est importante pour comprendre son bilan.

À l'Immigration, elle était directement aux commandes

Le premier portefeuille de Christine Fréchette est loin d'avoir été secondaire.

En décembre 2022, elle dépose le Plan d'immigration du Québec pour 2023, qui prévoit l'admission de 49 500 à 52 500 immigrants permanents.

En novembre 2023, elle participe à la nouvelle planification pour 2024 et 2025. Le gouvernement maintient alors une cible d'environ 50 000 admissions régulières annuelles, tout en modifiant certaines règles et en mettant davantage l'accent sur la connaissance du français.

En 2024, elle est aussi au cœur des discussions avec Ottawa sur l'augmentation du nombre de demandeurs d'asile et de résidents non permanents. En août, François Legault et Christine Fréchette annoncent la suspension temporaire, dans la région de Montréal, de certaines demandes liées au Programme des travailleurs étrangers temporaires pour des emplois sous le salaire médian québécois, avec plusieurs secteurs exemptés.

Ces décisions appartiennent directement à son bilan ministériel.

Roxham : un rare désaccord public, puis une rétractation

Un épisode de février 2023 montre par ailleurs concrètement les limites de la dissidence ministérielle.

Interrogée sur la fermeture du chemin Roxham, Fréchette affirme d'abord qu'une fermeture physique serait inefficace et pourrait rendre les traversées plus dangereuses en déplaçant les passages vers des endroits non balisés.

Cette position entre en contradiction avec celle de François Legault, qui réclame alors la fermeture du chemin.

Quelques heures plus tard, la ministre revient devant les médias et modifie sa position : « Roxham, il faut que ça ferme. »

Il s'agit du cas le plus clair retrouvé où Fréchette s'est publiquement éloignée de la ligne gouvernementale avant de la réintégrer le jour même.

SAAQclic : membre du gouvernement, mais pas ministre responsable

Lorsque SAAQclic est lancé en février 2023, Christine Fréchette est ministre de l'Immigration.

Le dossier ne relève donc pas de son ministère.

En février 2025, la vérificatrice générale Guylaine Leclerc révèle que le programme CASA, qui comprend notamment SAAQclic, est passé d'un budget initial estimé à 638 millions de dollars à un coût prévu d'au moins 1,1 milliard d'ici mars 2027, soit une augmentation de près de 500 millions.

Fréchette est alors ministre de l'Économie.

Lui attribuer personnellement les décisions techniques, contractuelles ou administratives ayant mené au fiasco serait donc inexact. Elle faisait toutefois partie du gouvernement au moment du lancement de SAAQclic, puis lorsque l'ampleur des dépassements est devenue publique.

SAAQclic relève ainsi de la responsabilité collective du gouvernement auquel elle appartenait, et non de sa responsabilité ministérielle directe.

Northvolt : deux périodes très différentes

Northvolt est plus complexe.

Lorsque le projet est annoncé le 28 septembre 2023, Christine Fréchette est encore ministre de l'Immigration.

Le Québec prévoit alors jusqu'à 1,37 milliard de dollars d'engagement en capital dans le projet. Des incitatifs à la production pouvant atteindre 4,6 milliards de dollars sont également annoncés par Ottawa et Québec, le tiers devant être assumé par le gouvernement québécois si les conditions de production sont remplies.

À ce moment, Fréchette n'est donc pas la ministre responsable du projet.

Cela change le 5 septembre 2024.

Après le départ de Pierre Fitzgibbon, elle devient ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie. Northvolt et, plus largement, la filière batterie entrent alors directement dans son portefeuille.

Elle hérite d'un projet déjà engagé et de décisions prises avant son arrivée, mais devient responsable de sa gestion à partir de ce moment.

Le 2 septembre 2025, c'est elle qui annonce officiellement la fin du financement public de Northvolt.

Québec indique alors avoir déboursé 510 millions de dollars : un prêt garanti de 240 millions pour l'achat du terrain et une participation de 270 millions dans la société mère suédoise. Le gouvernement considère alors les 270 millions investis dans la société comme perdus, tandis que le prêt bénéficie de garanties.

La distinction est donc importante :

  • Annonce et choix initial de Northvolt : responsabilité collective pour Fréchette, mais pas responsabilité ministérielle directe.
  • Gestion du dossier de septembre 2024 jusqu'à sa fin : responsabilité directe comme ministre de l'Économie.

La Vérificatrice générale critique ensuite toute la filière batterie

Le 10 juin 2026, deux mois après l'arrivée de Fréchette au poste de première ministre, la Vérificatrice générale publie un nouveau rapport sur l'aide financière accordée à la filière batterie.

La conclusion est sévère : le développement de la filière reposait sur une approche jugée « peu planifiée », notamment parce que des objectifs et échéanciers importants n'avaient pas été suffisamment définis.

Le rapport porte sur plusieurs entreprises ayant reçu ou obtenu des autorisations d'aide publique.

Pour Fréchette, la situation devient politiquement délicate.

Elle peut avec raison souligner que la stratégie et le projet Northvolt ont été lancés avant son arrivée au ministère de l'Économie. Mais elle a ensuite dirigé ce ministère pendant près de 17 mois.

Depuis qu'elle est première ministre, elle a d'ailleurs cherché à distinguer son approche économique de celle de l'époque Legault-Fitzgibbon, affirmant notamment que le gouvernement aurait dû réduire plus tôt son interventionnisme économique dans certains dossiers.

Cette prise de distance constitue une rupture politique réelle.

Elle ne transforme toutefois pas rétroactivement Fréchette en observatrice extérieure de la filière qu'elle a elle-même administrée à partir de septembre 2024.

Santé : une autre rupture avec l'équipe précédente

La même logique apparaît en santé.

Le 31 août 2026, Fréchette ouvre la porte à un modèle permettant aux médecins de pratiquer à la fois dans les réseaux public et privé. Cette proposition tranche avec l'approche associée à l'ancien ministre de la Santé Christian Dubé.

Encore une fois, elle n'était pas ministre de la Santé.

Elle peut donc défendre une nouvelle politique sans être tenue personnellement responsable de toutes les décisions antérieures de ce ministère.

Mais elle appartenait au Conseil des ministres pendant que ces orientations étaient mises en œuvre.

Le même jour, interrogée sur d'importants dépassements de coûts liés à des systèmes informatiques dans le réseau de la santé, elle se dit « fâchée » et affirme que des mécanismes de reddition de comptes ont été resserrés.

Ces dossiers illustrent le défi auquel elle fait face pendant la campagne : se présenter comme porteuse de changements sans prétendre n'avoir aucun lien avec le bilan du gouvernement qu'elle a servi pendant près de quatre ans.

Les finances publiques : pas ses budgets, mais ceux de son gouvernement

Le raisonnement s'applique aussi aux finances publiques.

Fréchette n'a jamais été ministre des Finances sous François Legault. Elle n'est donc pas l'auteure des budgets d'Eric Girard.

Mais elle faisait partie du Conseil des ministres lorsque le budget 2024-2025 a présenté un déficit de 11 milliards de dollars après versements au Fonds des générations. Elle était ministre de l'Économie lors de la décote de la cote de crédit du Québec par S&P en 2025 et faisait toujours partie du gouvernement lors du budget 2026-2027.

Ici encore, il faut éviter les deux excès : lui attribuer personnellement les décisions du ministre des Finances serait trompeur; prétendre qu'elle était complètement étrangère aux orientations financières du gouvernement le serait également.

Peut-elle donc tourner la page Legault?

Oui — mais pas en faisant disparaître les quatre années précédentes.

Un nouveau premier ministre peut changer des politiques, remplacer des ministres et proposer une autre direction. Christine Fréchette n'est pas tenue de conserver toutes les orientations de François Legault simplement parce qu'elle faisait partie de son gouvernement.

Il est même normal qu'un changement de leadership entraîne des changements de priorités.

Mais l'évaluation de son bilan doit distinguer trois catégories.

Premièrement, les décisions dont elle est directement responsable. L'immigration de 2022 à 2024, puis l'Économie et l'Énergie à partir de septembre 2024, en font partie.

Deuxièmement, les décisions prises par d'autres ministres alors qu'elle faisait partie du gouvernement. SAAQclic et les budgets de son collègue aux Finances entrent principalement dans cette catégorie.

Troisièmement, les décisions prises avant qu'elle hérite d'un portefeuille, mais qu'elle a ensuite dû administrer. Northvolt est le meilleur exemple.

Cette grille évite deux raccourcis opposés.

Christine Fréchette n'est pas personnellement responsable de tout ce qui s'est produit sous François Legault.

Mais elle ne peut pas non plus être considérée comme extérieure au gouvernement qui a pris ces décisions.

À l'approche du scrutin du 5 octobre, c'est probablement cette frontière — entre continuité et rupture — que les électeurs devront eux-mêmes évaluer.

Méthodologie

LeQuébecVote.ca distingue dans cet article la responsabilité ministérielle individuelle de la responsabilité collective du Conseil des ministres. Les délibérations internes du Conseil étant confidentielles, l'article ne prétend pas déterminer les opinions privées de Christine Fréchette sur les décisions prises pendant son passage au gouvernement. Les conclusions sont fondées sur ses fonctions officielles, les décisions annoncées publiquement et les documents gouvernementaux ou institutionnels disponibles.