Dans un texte publié en juillet 2026 par la revue Options politiques de l'Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), la politologue Lisa Birch et l'étudiant-chercheur Benjamin Carignan, tous deux associés au Polimètre de l'Université Laval, posent un constat qui tranche avec le discours électoral habituel : la Coalition avenir Québec a tenu, en tout ou en partie, une proportion élevée de ses promesses sur ses deux mandats — et pourtant, sa popularité s'est effondrée. LeQuébecVote.ca examine cette analyse, qui éclaire un angle mort du débat électoral à quatre semaines du scrutin du 5 octobre : le lien entre tenir ses promesses et rester populaire n'est pas automatique.
Un bilan chiffré qui contredit l'image d'un gouvernement désavoué sur ses engagements
Le Polimètre, un outil de suivi indépendant et non partisan développé par le Centre d'analyse des politiques publiques (CAPP) de l'Université Laval sous la direction de Lisa Birch, calcule depuis 2018 le taux de réalisation des promesses électorales des gouvernements québécois. LeQuébecVote.ca a consulté directement le site du Polimètre (dernière mise à jour affichée : 2 septembre 2026) plutôt que de se fier uniquement à la citation qu'en fait Options politiques. Pour le premier mandat Legault (42e législature, 2018-2022), le site confirme un bilan de 251 promesses : 55 % tenues intégralement (138), 25 % partiellement tenues (62) et 20 % rompues (51) — soit 80 % tenues en tout ou en partie, un chiffre qui concorde avec celui cité par Mmes Birch et Carignan et avec notre propre dossier de référence (55,8 % de pleine réalisation).
Pour le second mandat (43e législature, 2022-2026), en revanche, la consultation directe du site donne un portrait différent de celui avancé dans le texte d'Options politiques. Sur 150 promesses suivies, le Polimètre affiche, dans ses cinq catégories officielles (« En suspens », « En cours », « Réalisée », « Partiellement réalisée », « Rompue ») : 0 % en suspens, 0 % en cours, 37 % réalisées (56), 34 % partiellement réalisées (51) et 29 % rompues (43) — soit 71 % tenues en tout ou en partie, plutôt que les 65 % (95 promesses) cités par les auteurs, et un taux de promesses rompues (29 %) nettement plus élevé que ce qu'impliquait leur texte (environ 11 %). Les catégories « en suspens » et « en cours », désormais à 0 %, indiquent que la totalité des 150 promesses de ce mandat a été formellement tranchée. L'écart s'explique vraisemblablement par le moment de la compilation : les auteurs précisaient avoir compilé leurs données « au printemps 2026 », alors que la mise à jour du site consultée ici (2 septembre 2026) est postérieure au déclenchement de la campagne électorale (27 août 2026), une période où plusieurs promesses auparavant « en cours » semblent avoir été formellement classées, pour beaucoup, comme « rompues ».
Ce dernier chiffre marque une nette progression par rapport à un instantané antérieur : une mise à jour du Polimètre datée d'avril 2024 (environ 550 jours après l'élection de 2022), déjà documentée par LeQuébecVote.ca dans son dossier de référence sur le bilan des promesses, situait alors le taux cumulé de réalisation totale ou partielle à environ 43 %. L'écart entre les deux mesures s'explique par le temps : plusieurs engagements pluriannuels se concrétisent en fin de mandat, ce qui est normal pour ce type de suivi.
Malgré cette relative performance sur le plan des engagements chiffrés, la CAQ a vu son appui s'effriter de façon marquée à partir de 2024-2025, un déclin documenté par de nombreux sondages et qui a précédé la démission de François Legault comme chef du parti et premier ministre, le 14 janvier 2026. Christine Fréchette lui a succédé à la tête de la CAQ le 12 avril 2026 et dirige le parti pour la campagne électorale actuelle.
Le mandat « implicite » : ce que le décompte des promesses ne mesure pas
Selon Mme Birch et M. Carignan, l'explication de ce paradoxe tient à une distinction entre deux formes de mandat démocratique. Le mandat explicite correspond aux engagements précis et mesurables pris en campagne — c'est ce que mesure le Polimètre. Le mandat implicite, plus diffus, renvoie à la capacité générale d'un gouvernement à bien gérer les affaires de l'État, à faire preuve de rigueur et à inspirer confiance, indépendamment de la liste précise de ses promesses. Les auteurs soutiennent qu'un gouvernement peut tenir l'essentiel de son mandat explicite tout en subissant un désaveu sur son mandat implicite, si une série d'événements vient miner la perception de sa compétence globale.
C'est cette seconde dimension, selon leur analyse, qui expliquerait le mieux la chute de popularité de la CAQ. Plusieurs épisodes cités dans leur texte, déjà documentés par LeQuébecVote.ca, ont marqué la perception du gouvernement sortant :
- l'échec du projet de méga-usine de batteries Northvolt, dans lequel le Québec a engagé environ 510 millions de dollars et essuyé une perte nette estimée à environ 60 millions de dollars après la faillite de l'entreprise en 2024-2025;
- le fiasco informatique de SAAQclic, dont le rapport de la commission d'enquête présidée par Denis Gallant, déposé le 16 février 2026, a conclu que la Société de l'assurance automobile du Québec avait fourni de l'information « trompeuse » de façon délibérée pour dissimuler au moins 500 millions de dollars de dépassements de coûts;
- l'abaissement, le 16 avril 2025, de la cote de crédit du Québec par l'agence Standard & Poor's, de AA- à A+, une décision qui a ravivé le débat sur la gestion des finances publiques;
- le rapport préélectoral 2026 de la vérificatrice générale du Québec, Christine Roy, publié le 17 août 2026, qui chiffre à environ 5 milliards de dollars l'écart budgétaire à combler d'ici le retour à l'équilibre visé pour 2029-2030, et souligne que plus de 70 % des efforts requis sont reportés aux deux dernières années du plan — c'est-à-dire après la prochaine élection, peu importe qui la remporte;
- des hausses de rémunération pour des élus, un enjeu qui a nourri la perception d'une déconnexion entre le gouvernement et la population en contexte d'austérité budgétaire.
Une promesse-phare à la trajectoire plus nuancée que ne le suggère l'article
L'analyse de Mme Birch et M. Carignan cite également le troisième lien routier entre Québec et Lévis comme exemple de promesse non tenue, le qualifiant de projet « promis mais abandonné ». Une vérification par LeQuébecVote.ca nuance ce point : le troisième lien n'a pas été formellement abandonné, mais plutôt révisé à de multiples reprises depuis 2018, notamment dans sa forme (tunnel autoroutier, puis transport collectif seul, puis retour à un projet routier) et son échéancier. En juin 2025, le gouvernement a présenté une nouvelle mouture combinant un pont et un tunnel entre les deux rives. Des reportages ont par ailleurs évoqué la possibilité que le projet soit repensé ou abandonné à la suite du départ de M. Legault, sans qu'une décision finale n'ait été confirmée à ce jour. Il s'agit donc d'un dossier à l'issue incertaine plutôt que d'un engagement clairement rompu, une nuance qui n'affecte cependant pas l'argument central des auteurs sur l'existence d'un mandat implicite distinct.
Pourquoi cette analyse importe à quatre semaines du scrutin
Publiée dans une revue de politiques publiques associée à l'IRPP — un institut de recherche indépendant, non partisan — cette analyse relève du registre de la recherche universitaire et de l'opinion éclairée, et non d'un fait brut ou d'un sondage. Elle ne doit pas être lue comme une évaluation politique de la valeur des engagements caquistes, ni comme une prédiction du résultat électoral, mais comme une grille de lecture pour interpréter le contraste entre le bilan chiffré d'un gouvernement et le jugement que lui portent les électeurs.
À l'approche du 5 octobre, où les sondages montrent une course resserrée entre le Parti québécois, la CAQ et le Parti libéral du Québec (voir nos couvertures des 28 et 31 août et du 1er septembre), cette distinction entre mandat explicite et mandat implicite offre un cadre utile pour évaluer non seulement le bilan de la CAQ, mais aussi, éventuellement, celui de tout gouvernement futur : un score élevé au chapitre des promesses tenues ne garantit pas, à lui seul, la confiance de l'électorat.
Ce qu'il faut surveiller
- La mise à jour finale du Polimètre pour le mandat 2022-2026, qui pourrait préciser davantage les chiffres cités par les chercheurs.
- La position de Christine Fréchette et de la CAQ à l'égard de l'héritage du gouvernement Legault durant la campagne, notamment sur les dossiers Northvolt, SAAQclic et les finances publiques.
- Le sort du troisième lien Québec-Lévis, qui demeure un dossier non résolu à l'entrée en campagne.


