Une formation de près de 50 000 $ par personne, payée par la CNESST à des travailleurs blessés qui espèrent refaire leur vie. Une attestation qui ne leur donne pourtant pas l'accès normal aux chantiers de construction. Et, après six ans de dépenses, un organisme public qui ignore ce qu'il est advenu de la grande majorité des participants.
Le reportage de l'émission *La facture*, diffusé par Radio-Canada en septembre 2026, soulève une question légitime : comment la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail a-t-elle pu verser 4,5 millions de dollars à une seule école privée depuis 2020 sans mesurer adéquatement si la formation menait réellement à un emploi durable?
Il soulève aussi une question politique : est-ce « encore la CAQ »?
La réponse courte est nuancée. Les paiements documentés dans l'enquête ont tous été effectués sous un gouvernement caquiste, et le ministre du Travail ainsi que le gouvernement doivent répondre de la surveillance du régime. Mais rien dans les documents consultés ne permet d'affirmer que François Legault, Jean Boulet ou le Conseil des ministres ont eux-mêmes sélectionné cette école ou autorisé chacun des dossiers. Les choix individuels relèvent de la CNESST, un organisme public gouverné par un conseil d'administration paritaire.
Cette distinction ne fait pas disparaître la responsabilité politique. Elle permet de la situer correctement.
Ce que l'enquête a réellement révélé
Selon le reportage de Radio-Canada, la CNESST a payé 4,5 millions de dollars à l'École professionnelle de machinerie lourde, à Terrebonne, pour former 111 travailleurs accidentés entre 2020 et 2026. La formation complète coûterait près de 50 000 $ par participant et durerait environ trois mois.
Les personnes présentées dans le reportage avaient été déclarées incapables de reprendre leur ancien emploi. Dans le cadre de leur réadaptation professionnelle, la CNESST les a orientées vers la conduite de machinerie lourde, considérée comme un « emploi convenable » susceptible de leur permettre de retrouver un revenu comparable.
Deux travailleurs interrogés expliquent avoir compris que la formation leur permettrait de retourner dans l'industrie de la construction. Après l'obtention de leur attestation, ils ont toutefois découvert qu'elle n'était pas reconnue par la Commission de la construction du Québec comme l'équivalent du diplôme d'études professionnelles exigé pour la voie normale d'accès au métier.
La CCQ indique qu'une personne voulant devenir opératrice de pelles mécaniques doit normalement avoir réussi le DEP en conduite d'engins de chantier, présenter une garantie d'emploi d'au moins 150 heures et obtenir un certificat de compétence apprenti. Des voies d'accès exceptionnelles existent lorsque les bassins de main-d'œuvre s'ouvrent, mais l'attestation privée ne remplace pas le DEP.
Radio-Canada a recueilli le témoignage de quatre autres membres du même groupe. Un seul avait obtenu un emploi temporaire où il conduisait de la machinerie; les autres n'avaient pas trouvé d'emploi lié à la formation au moment du reportage.
Non, l'enquête ne prouve pas que 101 personnes sont sans emploi
Le chiffre le plus troublant doit être formulé avec précision.
Parmi les 111 participants financés depuis 2020, 10 avaient déclaré à la CNESST avoir trouvé un emploi en lien avec leur formation. Pour les 101 autres, la CNESST ne disposait pas de résultat à long terme, puisqu'elle cesse son suivi après la période maximale d'un an consacrée à la recherche d'emploi.
Cela ne signifie pas que 101 personnes sont nécessairement au chômage ou incapables de travailler. Certaines ont pu obtenir un emploi sans en informer la CNESST, travailler dans un autre domaine ou quitter le marché du travail pour d'autres raisons. L'absence de données n'est pas une preuve d'échec individuel.
Mais elle constitue un sérieux échec de gestion. Un organisme qui dépense des millions pour réorienter des personnes vulnérables devrait pouvoir dire combien d'entre elles ont obtenu un emploi, dans quel secteur, à quel salaire et pour combien de temps. Sans ces renseignements, il est impossible de savoir si le programme fonctionne ou si l'argent sert principalement à produire des attestations sans débouchés suffisants.
La CNESST a reconnu au micro de *La facture* qu'elle ne pouvait expliquer ce qui arrivait après un an et a indiqué vouloir mieux documenter les résultats futurs.
« Non reconnue » ne veut pas dire « sans aucune valeur »
Une autre nuance est essentielle. La formation privée n'est pas reconnue par la CCQ comme un DEP donnant accès à la voie normale d'entrée dans les métiers réglementés de la construction. Cela ne signifie pas qu'elle soit illégale, fictive ou inutilisable partout.
L'école affirme avoir clairement informé la CNESST que son cours n'était pas équivalent au DEP et soutient que ses étudiants peuvent travailler hors des chantiers assujettis à la loi R-20 : déneigement, municipalités, mines, foresterie, carrières, agriculture, centres de tri ou travaux privés non assujettis. Son site présente la formation comme une attestation privée et affiche des numéros de fournisseur ou d'enregistrement auprès de plusieurs organismes, dont la CNESST et la Commission des partenaires du marché du travail.
Ces numéros ne doivent toutefois pas être confondus avec la reconnaissance d'un diplôme par le ministère de l'Éducation ou avec l'admissibilité automatique à un certificat de compétence de la CCQ.
Le problème central n'est donc pas nécessairement que l'école offre cette formation. Il est de savoir si la CNESST l'a choisie pour les bonnes personnes, en décrivant clairement ses limites, en vérifiant les débouchés réels et en s'assurant que l'emploi projeté était compatible avec leurs blessures.
Les propres critères de la CNESST semblent mis à l'épreuve
La politique actuelle de la CNESST précise qu'un emploi convenable doit notamment :
- utiliser la capacité résiduelle et les qualifications professionnelles de la personne;
- offrir une possibilité raisonnable d'embauche;
- présenter des conditions qui ne mettent pas sa santé ou son intégrité en danger compte tenu de sa lésion;
- correspondre à un profil pour lequel la personne demeure suffisamment compétitive sur le marché du travail.
La loi permet expressément à la CNESST de financer un programme de formation professionnelle. Elle prévoit que celui-ci doit donner les connaissances et les habiletés requises pour accéder à un emploi convenable. Elle oblige aussi la Commission à choisir « la solution appropriée la plus économique » parmi celles qui permettent d'atteindre l'objectif recherché.
Dans les deux cas détaillés par Radio-Canada, plusieurs éléments fragilisent l'hypothèse de l'emploi convenable. Les employeurs contactés demandaient de l'expérience ou un DEP. L'un des travailleurs avait des limitations aux épaules, alors que les intervenants du secteur décrivaient un métier exposé aux vibrations, au froid et aux mouvements répétitifs. L'autre s'était vu attribuer un revenu potentiel de 84 600 $, même s'il ne trouvait pas d'employeur prêt à l'embaucher avec son attestation et ses limitations.
Ces témoignages ne permettent pas de conclure que les 111 dossiers ont tous été mal évalués. Ils justifient toutefois un audit dossier par dossier ou, à tout le moins, une vérification indépendante de l'adéquation entre la formation, les limitations fonctionnelles, les exigences des employeurs et les salaires théoriques utilisés pour calculer les indemnités.
Une mécanique financière qui peut créer un mauvais incitatif
Lorsqu'un travailleur ne peut plus reprendre son ancien emploi, la CNESST peut déterminer un emploi convenable et estimer le revenu qu'il pourrait désormais gagner. L'indemnité de remplacement du revenu peut alors être réduite selon la différence entre l'ancien revenu et ce revenu potentiel. Si l'emploi convenable n'est pas disponible, la personne peut recevoir une prolongation pendant une période maximale d'un an pour chercher du travail.
Dans le reportage, l'avocat Marc Bellemare et l'Union des travailleuses et travailleurs accidentés ou malades soutiennent que cette mécanique incite la CNESST à attribuer rapidement un emploi théorique relativement payant : plus le revenu potentiel estimé est élevé, moins l'organisme doit verser d'indemnités à long terme.
Il s'agit d'une critique et d'une interprétation, pas d'une preuve que des fonctionnaires ont délibérément manipulé les dossiers pour économiser. La CNESST nie que l'économie soit l'objectif de ses décisions et affirme chercher à remplir son mandat de réadaptation.
Le risque structurel mérite néanmoins d'être examiné. Une formation ne devrait pas servir à transformer un salaire théorique en réalité administrative si les employeurs ne reconnaissent pas les compétences, si la personne demeure peu compétitive ou si ses limitations rendent le travail difficilement soutenable.
Est-ce de « l'argent public »?
Les 4,5 millions ont été dépensés par un organisme public, mais ils ne proviennent pas directement du fonds général alimenté par l'impôt des particuliers. Le régime d'assurance en santé et sécurité du travail est principalement financé par les cotisations versées par les employeurs selon leur masse salariale et leur risque. La CNESST fixe annuellement un taux moyen destiné à financer le régime.
Il demeure donc légitime d'exiger une reddition de comptes rigoureuse : ces sommes sont administrées en vertu d'une loi publique, pour indemniser et réadapter les personnes blessées au travail. Un dollar mal utilisé peut réduire l'efficacité du régime, augmenter les coûts supportés collectivement par les employeurs et, surtout, laisser des accidentés sans véritable solution professionnelle.
Alors, quelle est la responsabilité de la CAQ?
Elle se situe à trois niveaux.
Premièrement, la période. Les 4,5 millions documentés ont été versés depuis 2020. Cette période se déroule entièrement sous la CAQ, au pouvoir depuis octobre 2018. Jean Boulet est toujours ministre du Travail en septembre 2026.
Deuxièmement, la surveillance. La CNESST dispose d'une autonomie administrative réelle. Son conseil d'administration paritaire établit ses orientations, approuve son budget et ses états financiers, adopte ses politiques et veille à ses contrôles internes. Le gouvernement nomme toutefois la présidence et les administrateurs, tandis que le ministre du Travail nomme un observateur au conseil. La CNESST apparaît également dans l'organigramme du portefeuille du Travail.
Troisièmement, la loi. Le principe de la « solution appropriée la plus économique » date de 1985; la CAQ ne l'a donc pas inventé. Mais le gouvernement de François Legault a adopté en 2021 la Loi modernisant le régime de santé et de sécurité du travail, portée par Jean Boulet. Cette réforme a modifié l'article 181 sans retirer ce principe. La CAQ a donc eu une occasion législative de revoir l'équilibre entre économie, efficacité réelle et intérêt du travailleur.
La formulation la plus juste est donc la suivante : ce problème n'est pas nécessairement une création de la CAQ, mais il s'est poursuivi sous sa gouverne, pendant qu'un ministre caquiste était politiquement responsable du Travail et qu'une importante réforme du régime était adoptée. Le gouvernement ne peut pas simplement répondre que chaque dossier appartient à la CNESST.
Les réponses qui manquent encore
Avant de conclure que le programme est un échec complet, plusieurs renseignements devraient être rendus publics :
- Combien des 111 participants ont terminé la formation?
- Combien ont obtenu un emploi lié à la machinerie après un, deux et trois ans?
- Dans quels secteurs travaillent-ils : construction CCQ, mines, foresterie, municipalités, déneigement ou autres?
- Quel était leur salaire réel comparativement au revenu potentiel utilisé par la CNESST?
- Combien ont contesté l'emploi convenable ou vu leur indemnité réduite ou supprimée?
- Quels critères ont servi à inscrire l'école parmi les fournisseurs autorisés et à maintenir cette relation malgré l'absence de données à long terme?
- La CNESST comparait-elle le coût et les résultats de cette formation privée avec ceux d'un DEP reconnu ou d'autres mesures de réadaptation?
Le ministre du Travail devrait demander la publication de ces résultats et un examen indépendant des mécanismes de suivi. La CNESST devrait aussi suspendre toute nouvelle orientation vers une formation dont elle ne peut démontrer les débouchés, à moins qu'un emploi précis soit déjà identifié hors construction et compatible avec les limitations du travailleur.
Un système qui doit prouver qu'il réadapte réellement
Qualifier immédiatement l'affaire de scandale politique serait aller plus loin que les faits disponibles. Mais ce qui est documenté suffit pour parler d'un grave problème de reddition de comptes.
La CNESST a dépensé 4,5 millions de dollars auprès d'une seule école. Elle ne connaît le résultat positif déclaré que pour 10 des 111 participants. Des travailleurs disent avoir découvert trop tard que leur attestation ne leur ouvrait pas la porte attendue de l'industrie de la construction. Et le système peut mettre fin à une indemnité sur la base d'un revenu potentiel qui n'a pas nécessairement été obtenu.
La question n'est donc pas seulement de savoir si la formation est « reconnue ». Elle est de savoir si le régime reconnaît la réalité vécue par les accidentés du travail.
Sur ce point, la CNESST doit rendre des comptes. Et parce que le problème documenté s'est déroulé sous la CAQ, le gouvernement et son ministre du Travail doivent exiger des réponses, corriger les failles et démontrer que la réadaptation vise d'abord un retour durable et réaliste au travail — pas uniquement la fermeture administrative d'un dossier.



