Olivier Primeau sera payé 20 000 $ par la Coalition avenir Québec pour parcourir la province, rencontrer des propriétaires de PME et promouvoir l’équipe de Christine Fréchette. L’entrepreneur affirme qu’il remettra cette somme à des œuvres caritatives. Il assure aussi que son projet de valorisation de l’eau sera mis sur pause pendant la campagne et qu’aucune promesse ne lui a été faite.
Ces précautions répondent à une partie du problème. Un autre enjeu s’est ajouté en pleine campagne. Selon le Bureau d’enquête de Québecor, la Sûreté du Québec aurait averti la CAQ de préoccupations de sécurité liées à Primeau une première fois durant l’hiver 2026, puis de nouveau après la diffusion de fausses images le présentant avec un homme considéré par la police comme une relation des Hells Angels. Christine Fréchette affirme pourtant que ni elle ni son parti n’ont rencontré la SQ à ce sujet et qu’elle n’a été informée de rien.
La question centrale est désormais double : comment distinguer clairement le mandat partisan de Primeau de ses intérêts commerciaux, et qui a vérifié les risques avant de l’intégrer à l’entourage politique de la première ministre?
Les faits examinés par Le Québec Vote ne permettent pas de conclure à une entente secrète, à une faveur gouvernementale ou à une infraction. Ils ne permettent pas davantage d’affirmer que Fréchette ment personnellement : un avertissement peut avoir été transmis à un responsable du parti sans se rendre jusqu’à la cheffe. Ils révèlent néanmoins un chevauchement inhabituel et une contradiction qui exige une réponse documentaire. L’homme recruté par la première ministre sortante pour recueillir les préoccupations des entreprises est aussi un dirigeant associé à une société publique qui présente l’eau québécoise comme l’un de ses principaux actifs. Son mandat de lobbyisme sur ce dossier aurait pris fin le jour où sa tournée caquiste a été rendue publique.
Le véritable enjeu n’est donc pas de déclarer Primeau coupable d’un conflit qui n’a pas été démontré, ni de lui attribuer les actes criminels dont il aurait été victime. Il est de savoir si les vérifications de la CAQ, ses mécanismes de sécurité et ses engagements de transparence sont suffisamment solides pour les électeurs.
Un mandat partisan rémunéré, pas une fonction publique
La tournée dite de la « Primeau mobile » a été annoncée le 21 août 2026. Selon les informations publiées par le Journal de Québec, Christine Fréchette aurait elle-même sollicité Olivier Primeau. Celui-ci doit parcourir le Québec à la rencontre de PME pendant la campagne et appuyer publiquement la CAQ. Il avait auparavant refusé de devenir candidat.
Le 8 septembre, le parti a confirmé une rémunération de 20 000 $. Primeau dit vouloir la verser à des organismes de bienfaisance. Cette destination ultérieure ne change pas la nature initiale du paiement : il s’agit d’un service acheté par un parti politique afin de favoriser son équipe pendant la période électorale.
La Loi électorale définit comme dépense électorale le coût d’un bien ou d’un service utilisé pendant la campagne pour favoriser ou défavoriser un candidat ou les candidats d’un parti. Elle exige que ces dépenses soient autorisées par l’agent officiel, payées à même le fonds électoral et, lorsqu’elles atteignent 200 $ ou plus, appuyées par une facture détaillée. Le rapport du parti doit être remis à Élections Québec dans les 150 jours suivant le scrutin.
Il faudra donc attendre cette reddition de comptes pour connaître le coût complet de l’opération : rémunération, véhicule, déplacements, production vidéo, personnel et matériel. Rien dans l’information disponible ne permet d’affirmer que ces règles n’ont pas été respectées.
Cette distinction est importante : Primeau travaille pour la CAQ, pas pour le gouvernement du Québec. Il ne devient ni ministre, ni député, ni fonctionnaire. Le Code d’éthique des membres de l’Assemblée nationale ne s’applique donc pas à lui de la même manière qu’à un élu.
Mais la personne qui l’a recruté porte deux chapeaux : Christine Fréchette est à la fois cheffe de la CAQ et première ministre sortante. Or, les ministres demeurent titulaires d’une charge publique pendant la campagne et continuent de pouvoir prendre des décisions gouvernementales.
Deux avertissements policiers rapportés, puis un démenti
Le 5 septembre, le Bureau d’enquête du Journal de Québec a révélé qu’un homme avait publié sur Facebook de fausses images générées par intelligence artificielle le montrant avec Primeau et avec Fréchette. Il prétendait être le « chauffeur attitré » de l’entrepreneur pendant sa tournée caquiste.
Selon le média, la SQ considère cet homme comme une relation du chapitre South des Hells Angels. Il possède aussi un casier judiciaire, notamment pour extorsion et voies de fait causant des lésions corporelles. Des policiers l’ont rencontré le 27 août. L’homme leur aurait expliqué qu’il ne connaissait ni Primeau ni Fréchette et qu’il avait créé les images pour s’amuser. Rien dans les informations publiées n’établit donc une relation réelle entre lui, Primeau ou la première ministre.
Le faux était écarté, mais le risque de sécurité ne l’était pas automatiquement. Le Bureau d’enquête affirme que l’unité de protection rapprochée de la SQ a rapidement mis la CAQ en garde après les publications. Il rapporte aussi qu’un premier avertissement avait déjà été transmis au parti durant l’hiver 2026, lorsque le nom de Primeau circulait parmi les successeurs possibles de François Legault.
Cette préoccupation se rattacherait à des événements réels survenus au printemps 2023. Des coups de feu ont été tirés vers la copropriété lavalloise de Primeau. À Sainte-Thérèse, une pizzeria qu’il avait cofondée a ensuite été visée deux fois en deux jours par des tentatives d’incendie. À l’époque, Primeau avait d’abord affirmé être convaincu de ne pas être la cible des tirs, avant de dire qu’il ne pouvait plus l’exclure. Les sources publiques consultées ne permettent pas de déterminer le résultat final des enquêtes ni d’attribuer ces crimes à un auteur précis.
Le 9 septembre, Christine Fréchette a répondu que ni elle ni son parti n’avaient rencontré la SQ concernant la présence de Primeau dans son entourage et qu’elle n’avait été mise au courant de rien.
Les deux versions ne peuvent pas simplement être fondues l’une dans l’autre. « La CAQ a été mise en garde » ne signifie pas nécessairement que Fréchette a personnellement reçu un exposé. Inversement, dire qu’aucune rencontre n’a eu lieu ne répond pas complètement à la possibilité d’un avis transmis par téléphone, par écrit ou directement à un responsable de la sécurité du parti.
On ne peut donc pas affirmer, sur la base du dossier public, que Fréchette ment. On peut toutefois conclure qu’une question majeure reste sans réponse : à qui la SQ a-t-elle parlé, quand, sous quelle forme et avec quelles recommandations? Si l’avertissement a été reçu mais n’a pas atteint la cheffe, le problème est celui de la circulation de l’information. S’il n’a jamais été reçu par le parti, la CAQ devrait pouvoir le démontrer et demander publiquement une clarification à la SQ ou au média.
Cette distinction compte parce que Primeau ne participe pas seulement à une activité partisane éloignée de la cheffe. Il agit publiquement pour son équipe, et la SQ est chargée de la protection rapprochée de la première ministre. Une vérification de sécurité n’équivaut pas à déclarer une personne indésirable; elle sert à évaluer les risques, les déplacements et les accès avant qu’un problème survienne.
Le dossier de l’eau précède la tournée
Le rapprochement politique ne survient pas dans le vide.
Le 5 février 2025, Olivier Primeau s’est rendu à l’Assemblée nationale pour présenter un plan de valorisation de l’eau. Il a rencontré le chef de cabinet de Christine Fréchette, alors ministre de l’Économie. Prime Drink Group annonçait quelques jours plus tard que Primeau avait discuté avec des représentants de plusieurs partis et que l’entreprise voulait « valoriser ses actifs en eau ».
La société affirme détenir des autorisations visant un volume annuel total d’environ 3,4 milliards de litres. La Bourse des valeurs canadiennes reprend ce volume dans la description officielle de l’entreprise.
Ce chiffre est parfois transformé en affirmation selon laquelle Primeau « possède le tiers de l’eau exploitable du Québec ». Cette formule est trompeuse si elle n’est pas expliquée. La comparaison porte sur une part du volume d’eau de source visé par certaines autorisations de prélèvement, et non sur le tiers de toute l’eau douce du Québec.
Surtout, la Loi affirmant le caractère collectif des ressources en eau établit que les eaux de surface et souterraines, dans leur état naturel, font partie du patrimoine commun de la nation québécoise et ne peuvent généralement être appropriées. Une autorisation de prélèvement n’équivaut donc pas à un titre de propriété sur l’eau elle-même. Elle permet un prélèvement limité par un usage, un volume et des conditions que l’État peut modifier ou refuser de renouveler dans l’intérêt public.
La nuance n’annule pas l’intérêt économique. Une modification des politiques de captation, de redevances, d’embouteillage, d’exportation ou de commercialisation pourrait influencer la valeur des autorisations détenues par Prime Drink. C’est précisément pourquoi les démarches politiques de l’entreprise sont pertinentes pour le public.
Un mandat de lobbyisme terminé le jour de l’annonce
Selon le Journal de Québec, le mandat de lobbyisme de Primeau concernant un partenariat stratégique pour la valorisation de l’eau a pris fin le 21 août 2026, soit le jour de l’annonce de sa tournée pour la CAQ.
Mettre fin au mandat et suspendre les représentations pendant la campagne réduit le risque d’un mélange direct des rôles. Primeau affirme d’ailleurs qu’il ne parlera pas d’eau pendant sa tournée, qu’aucun projet ne sera déposé avant le scrutin et qu’il ne demande pas à l’État d’investir dans ses ressources. Il dit plutôt réclamer la création d’un groupe de travail sur la gestion, la protection et la valorisation de l’eau. Il affirme également n’avoir reçu aucune promesse de Christine Fréchette, que ce soit sur l’eau ou sur un poste futur.
Ces déclarations doivent être rapportées pleinement. Mais elles reposent pour l’instant sur un engagement personnel, pas sur un mécanisme public de vérification.
Lobbyisme Québec précise que, même pendant une élection, les représentations faites auprès d’un ministre, de la première ministre ou de membres de leur cabinet demeurent assujetties aux règles de déclaration. La dissolution met fin au statut de la plupart des députés, mais pas aux fonctions ministérielles. Si Primeau ou son entreprise reprenaient des communications visant une décision publique auprès de la première ministre, d’un ministre ou de leur personnel, l’obligation de transparence pourrait donc continuer de s’appliquer.
Le Code de déontologie des lobbyistes contient aussi une règle ciblée : un lobbyiste rémunéré pour conseiller un titulaire d’une charge publique ne peut faire du lobbyisme, auprès de la même institution, sur une question liée à ce rôle de conseiller. Les informations disponibles indiquent toutefois que le mandat actuel est payé par le parti, non par le gouvernement. On ne peut donc pas conclure que cette interdiction s’applique à la tournée sur la seule base des faits publiés.
Voilà toute la difficulté : la séparation juridique entre le parti et l’État existe, mais la proximité politique avec la première ministre peut tout de même produire une apparence d’accès privilégié.
Des intérêts commerciaux toujours actifs
Le dossier dépasse les seules autorisations de prélèvement.
Prime Drink Group est une société cotée en Bourse active dans les boissons, les médias d’influence et l’hospitalité. Olivier Primeau a été présenté par l’entreprise comme responsable de la marque, de l’innovation et de la vision stratégique. Ses activités commerciales comprennent notamment Groupe Midway et Beach Day Every Day.
Le 26 août 2026 — cinq jours après l’annonce de la tournée — Prime Drink a annoncé une lettre d’intention contraignante de 10 millions de dollars pour acquérir Prime Capital Investments, propriétaire de Beach Day Every Day. La transaction projetée prévoit notamment 5 millions en espèces, des bons de souscription et 50 millions d’actions destinées à Prime Affichage. La société la qualifie elle-même de transaction entre parties liées en raison des fonctions exercées par Raimondo Messina et Dominique Primeau dans plusieurs entités concernées.
La transaction demeure conditionnelle à une vérification diligente, à des états financiers audités, à une évaluation indépendante, à l’approbation de la Bourse et à d’autres autorisations. Rien ne démontre un lien entre cette opération privée et la tournée caquiste.
Elle confirme néanmoins que les intérêts commerciaux associés à Primeau sont importants et en évolution pendant la campagne. L’entreprise indique aussi que Beach Day Every Day a connu une croissance liée à son expansion dans les magasins de la SAQ. Là encore, la présence d’un produit dans un réseau d’État ne constitue pas une faveur politique. Elle renforce toutefois l’intérêt public à connaître précisément les sujets abordés lors des rencontres organisées par un parti au pouvoir.
Enfin, Prime Drink a annoncé le 30 juillet que ses états financiers audités pour l’exercice terminé le 31 mars 2026 n’avaient pas été déposés dans le délai prévu. Une interdiction d’opérations visant la direction devait rester en vigueur jusqu’au dépôt, alors attendu au plus tard le 28 septembre. Ce retard ne prouve aucun manquement lié à la politique, mais il commande de la prudence lorsqu’on évalue la situation financière et les projets annoncés par la société.
Ce que les faits ne démontrent pas
Le rapprochement entre Primeau et la CAQ peut susciter la méfiance. La rigueur impose cependant plusieurs limites.
- Aucun document public examiné ne démontre que la CAQ ou Christine Fréchette a promis une décision sur l’eau, une aide financière, un traitement préférentiel à la SAQ ou une fonction gouvernementale.
- Le fait d’avoir été lobbyiste, puis de militer pour un parti, n’est pas en soi une preuve de conflit illégal.
- La rémunération de 20 000 $ est assumée par le parti et a été révélée publiquement.
- Primeau affirme que le dossier de l’eau sera suspendu pendant la campagne et que son plan sera publié après le scrutin.
- La transaction Beach Day Every Day est une opération privée soumise à des conditions réglementaires; aucun lien factuel avec la CAQ n’a été établi.
- Les fausses images diffusées en août ne démontrent aucune relation entre Primeau, Fréchette et leur auteur. Ce dernier aurait reconnu auprès des policiers qu’elles étaient fictives.
- Les actes criminels de 2023 visant la copropriété et la pizzeria ne prouvent pas que Primeau entretient lui-même des liens avec le crime organisé.
- Les informations publiques ne permettent pas de conclure que Fréchette a personnellement reçu un avertissement de la SQ ni qu’elle ment en disant ne pas avoir été informée.
En sens inverse, le don annoncé des 20 000 $ ne suffit pas à effacer la question d’apparence. Le bénéfice potentiel d’une association politique ne se limite pas au salaire : visibilité, accès, relations et crédibilité auprès des décideurs peuvent aussi avoir une valeur, même sans contrepartie explicite.
Sept engagements simples pour dissiper les doutes
La CAQ et Olivier Primeau pourraient clarifier la situation sans présumer d’une faute.
- Publier le mandat écrit de la tournée, son budget complet et la liste des dépenses prises en charge par le parti.
- Rendre publics l’itinéraire, la liste des entreprises rencontrées et les critères de sélection, sous réserve des renseignements personnels nécessaires.
- Publier le rapport final remis à la CAQ et préciser si les informations recueillies seront accessibles aux autres partis ou au public.
- Confirmer par écrit qu’aucune discussion sur les intérêts commerciaux de Primeau, Prime Drink, Beach Day Every Day ou leurs sociétés liées n’aura lieu avec des ministres ou leurs cabinets pendant la campagne, sauf déclaration conforme au registre.
- Après l’élection, publier toute rencontre ou communication portant sur l’eau et préciser les mesures de retrait appliquées si le gouvernement étudie une proposition pouvant toucher directement ces entreprises.
- Expliquer qui, à la CAQ, est responsable de recevoir les avis de sécurité de la SQ et de les transmettre à la cheffe ainsi qu’à son équipe de protection.
- Demander une clarification factuelle sur les deux avertissements rapportés : dates, destinataires, mode de transmission et mesures prises, sans divulguer d’informations opérationnelles sensibles.
Ces mesures n’empêcheraient pas un entrepreneur de participer au débat démocratique. Elles permettraient plutôt aux électeurs de vérifier que l’écoute des PME n’est pas confondue avec la promotion d’intérêts particuliers.
Une chaîne de responsabilité à montrer
À ce stade, la formulation la plus juste est la suivante : aucun conflit d’intérêts illégal, aucune contrepartie politique et aucun lien de Primeau avec le crime organisé ne sont démontrés par les documents publics examinés.
Mais l’apparence ne peut pas être écartée d’un simple « il n’y aura aucun projet pendant la campagne ». Le même entrepreneur a récemment sollicité des décideurs sur une politique susceptible d’influencer la valeur d’actifs associés à son entreprise; il est maintenant payé par le parti au pouvoir pour rencontrer des acteurs économiques au nom de sa cheffe; et il compte reprendre son projet après le scrutin.
La nouvelle controverse ajoute toutefois un enjeu qui ne peut être réglé par un simple démenti. Deux avertissements de la SQ ont été rapportés, dont un qui aurait précédé la campagne de plusieurs mois. Fréchette dit ne rien avoir su. Ces affirmations peuvent être conciliables si l’information s’est arrêtée ailleurs dans l’organisation, mais cette hypothèse soulèverait elle-même un problème de gouvernance.
Le parallèle avec les réponses souvent reprochées au gouvernement Legault est politique, pas factuel : une cheffe qui promet une nouvelle façon de gouverner commence la campagne en disant ne pas avoir été informée d’un dossier important concernant une personne qu’elle a elle-même recrutée. Pour dépasser cette impression de continuité, la CAQ doit produire une chronologie vérifiable plutôt que demander aux électeurs de choisir entre deux versions incompatibles en apparence.
La transparence ne consiste pas seulement à déclarer qu’aucune promesse n’a été faite ou qu’aucun avertissement n’a été reçu. Elle consiste à identifier les responsables, documenter la chaîne d’information et donner au public les éléments nécessaires pour vérifier la réponse.



