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La Colline du Parlement, à Ottawa, siège du gouvernement fédéral qui finance le Programme de soutien aux travailleurs migrants. Image contextuelle.
La Colline du Parlement, à Ottawa, siège du gouvernement fédéral qui finance le Programme de soutien aux travailleurs migrants. Image contextuelle.Photo : David Samuel / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0 (image recadrée).

Immigrant Québec : que signifie « non financé par les pouvoirs publics » quand l’organisme administre 22,4 M$ d’ententes fédérales?

Immigrant Québec se présente comme un média indépendant soutenu par la publicité. Des registres fédéraux montrent aussi deux ententes successives totalisant 22,4 M$ pour aider les travailleurs migrants. Voici ce que les documents permettent — et ne permettent pas — de conclure.

9 septembre 2026·Équipe Le Québec Vote

Immigrant Québec se présente comme le premier média d’information spécialisé sur l’immigration au Québec. Sur sa page « Qui sommes-nous? », l’organisme explique que la publicité est indispensable à sa mission d’« OBNL non financé par les pouvoirs publics ».

Pourtant, le registre officiel des subventions et contributions du gouvernement du Canada montre qu’Immigrant Québec est le bénéficiaire légal d’une entente fédérale dont la valeur actuelle atteint 19 190 078 $, pour la période du 5 octobre 2022 au 30 septembre 2026. Une entente précédente, du 17 décembre 2020 au 30 septembre 2022, avait atteint 3 208 383 $.

Ces deux contributions successives totalisent donc 22 398 461 $.

Cette constatation soulève une question légitime, mais elle exige une précaution immédiate : la valeur d’une entente ne correspond pas nécessairement à l’argent conservé par l’organisme. Immigrant Québec agit aussi comme coordonnateur d’un réseau et redistribue une partie des fonds à des organismes communautaires. Les documents consultés ne permettent ni d’affirmer que 22,4 millions ont financé son média général, ni de déterminer combien l’organisme a gardé pour sa propre administration.

Le véritable enjeu est donc celui de la transparence : que recouvre exactement l’affirmation voulant qu’Immigrant Québec ne soit pas financé par les pouvoirs publics?

Un média, mais aussi beaucoup plus

Immigrant Québec décrit sa mission comme la production de contenus éditoriaux, d’outils numériques et d’événements destinés aux personnes immigrantes. L’organisme exploite plusieurs vitrines complémentaires :

  • le site Immigrant Québec, destiné au grand public;
  • Immigrant Québec Pro, pour les professionnels du secteur;
  • le Salon de l’immigration et de l’intégration au Québec;
  • le Sommet de l’immigration au Québec;
  • InfoTET Québec, consacré aux travailleurs étrangers temporaires.

Le modèle combine ainsi information, événements, partenariats, recrutement et services. Le site général propose des actualités, des guides, une infolettre, des webinaires, une carte de ressources et une CVthèque. Le Salon réunit des ministères, des organismes communautaires, des établissements d’enseignement et des entreprises privées.

Dans un communiqué de mai 2026, Immigrant Québec affirmait rejoindre plus de 1,2 million de visiteurs par année et une communauté de plus de 463 000 personnes sur les réseaux sociaux. Le même communiqué identifiait notamment Desjardins, le gouvernement du Québec, Investissement Québec et plusieurs organismes communautaires parmi les partenaires de l’événement.

Cette position est particulière : Immigrant Québec informe une population vulnérable aux changements rapides des règles d’immigration, tout en offrant à des partenaires publics et privés un accès à cette audience.

Ce modèle n’est pas illégitime en soi. Plusieurs médias spécialisés, publications professionnelles et organismes communautaires combinent revenus publicitaires, commandites, événements et mandats publics. Mais plus les fonctions se superposent, plus les frontières doivent être expliquées clairement.

Une première entente de 3,2 millions

Le premier financement fédéral important retrouvé dans les registres couvre la période du 17 décembre 2020 au 30 septembre 2022. Sa valeur finale est de 3 208 383 $.

Cette contribution s’inscrivait dans les mesures d’aide aux travailleurs étrangers temporaires durant la pandémie. Immigrant Québec devait coordonner des projets menés par des organismes locaux, notamment pour informer les travailleurs de leurs droits et leur offrir du soutien.

Selon le bilan publié par InfoTET Québec, 2,5 millions de dollars ont été distribués à 17 organismes, dont 54 000 $ provenant d’un fonds d’urgence. Le bilan affirme que les initiatives ont rejoint 116 000 travailleurs et en ont soutenu directement 33 718.

La différence arithmétique entre la valeur finale de l’entente et les 2,5 millions annoncés comme distribués est d’environ 708 000 $. Cette différence ne doit pas être automatiquement présentée comme un bénéfice ou une somme « gardée ». Elle peut comprendre la coordination, les salaires, la plateforme InfoTET, les communications, la production d’outils, des dépenses admissibles ou des montants non utilisés. Les documents publics consultés ne fournissent pas la ventilation nécessaire pour le déterminer.

Une deuxième entente portée à 19,19 millions

Une nouvelle contribution fédérale a commencé le 5 octobre 2022. Le registre du gouvernement du Canada indique qu’elle finance le volet québécois du Programme de soutien aux travailleurs migrants.

Son objectif est notamment de mieux faire connaître leurs droits aux travailleurs étrangers temporaires, de leur donner accès à des cliniques juridiques, à des services de traduction et à du soutien pour déposer une plainte, ainsi que de sensibiliser les employeurs à leurs obligations.

La valeur de l’entente a évolué. Elle s’élevait à 16 851 061 $ après une modification du 17 décembre 2024. Une nouvelle modification, datée du 27 mars 2026, l’a portée à 19 190 078 $ et a prolongé sa fin jusqu’au 30 septembre 2026.

Il ne faut donc pas additionner 16,85 millions et 19,19 millions : le second montant remplace le premier. En revanche, l’entente de 2020-2022 et celle de 2022-2026 sont bien deux ententes successives, pour une valeur combinée de 22,4 millions.

Immigrant Québec affirme qu’en 2025 le programme prolongeait 31 initiatives portées par des OBNL québécois. InfoTET présente plusieurs services concrets : aide juridique, soutien psychosocial, traduction et interprétation, lignes téléphoniques, ateliers, activités d’inclusion et accompagnement régional.

Ces services répondent à un besoin documenté. Les travailleurs liés à un employeur par un permis fermé peuvent être particulièrement vulnérables lorsqu’ils connaissent mal leurs droits, font face à une barrière linguistique ou craignent de perdre leur statut et leur revenu.

Des résultats, mais pas encore une évaluation complète

Le plus récent rapport fédéral sur les programmes de paiements de transfert fournit des résultats nationaux, pas une reddition de comptes propre à Immigrant Québec.

Pour 2024-2025, dix bénéficiaires principaux et plus de 110 signataires de sous-accords auraient enregistré 335 829 interactions de service au Canada. Ce total comprend 53 765 interactions d’orientation dans les aéroports et 282 064 interactions pour des services communautaires.

Une interaction n’équivaut toutefois pas nécessairement à une personne distincte : un même travailleur peut utiliser plusieurs services. Ces données montrent une activité importante, mais ne suffisent pas à mesurer les effets réels sur la capacité des travailleurs à exercer leurs droits.

Le gouvernement fédéral précise qu’aucun audit du programme n’a été effectué en 2024-2025 et qu’aucune évaluation n’a été terminée durant cet exercice. La première évaluation spécifique du Programme de soutien aux travailleurs migrants doit être achevée en 2026-2027.

Cela ne constitue pas la preuve d’un problème. Une contribution gouvernementale est assujettie à une entente, à des dépenses admissibles et à des rapports remis au ministère. Mais, pour le public, les données actuellement accessibles ne permettent pas de suivre précisément les 19,19 millions vers les 31 initiatives québécoises.

« Non financé » : une distinction possible, mais non expliquée

L’interprétation la plus favorable à Immigrant Québec est simple : la publicité financerait le média général, tandis que les contributions fédérales seraient réservées à InfoTET et aux organismes partenaires. Dans ce sens restreint, le site éditorial pourrait ne recevoir aucun financement public de fonctionnement.

Le problème est que la page « Qui sommes-nous? » ne formule pas cette distinction. Elle affirme que les publicités assurent la viabilité financière de l’organisme en tant qu’OBNL non financé par les pouvoirs publics, alors que ce même organisme est le bénéficiaire légal de contributions publiques majeures et indique gérer de grands projets soutenant les politiques fédérales et provinciales.

D’autres transactions publiques existent également en marge du programme fédéral. Des documents du gouvernement du Québec font état, par exemple, de 26 105 $ versés par le ministère de la Famille pour participer au Salon en octobre 2024, ainsi que de contrats du ministère de l’Emploi pour la location de kiosques. Une réponse d’accès à l’information du MIFI mentionne aussi 10 630 $ pour un kiosque et des espaces publicitaires en 2023.

Ces paiements sont des achats de services ou d’espaces, pas nécessairement des subventions. Ils renforcent néanmoins le besoin de distinguer clairement :

  • le financement du média;
  • les contributions affectées à InfoTET;
  • les sommes redistribuées aux organismes;
  • les frais de coordination;
  • les revenus de publicité et de commandite;
  • les contrats et achats de kiosques par les ministères.

Une question de confiance éditoriale

La question dépasse la comptabilité. Immigrant Québec couvre régulièrement les décisions des gouvernements en matière d’immigration et publie des éditoriaux sur leurs orientations. Il accueille parallèlement des ministères dans ses événements, administre un programme fédéral et permet à des organisations de signer des « conseils d’experts ».

Le Guide de déontologie journalistique du Conseil de presse du Québec demande aux médias de maintenir une distinction claire entre publicité et information. Rien dans les documents consultés ne permet d’affirmer qu’Immigrant Québec a modifié un article sous la pression d’un bailleur de fonds ou d’un annonceur. L’enjeu est plutôt de prévenir l’apparence de confusion.

Une politique éditoriale publique pourrait expliquer qui choisit les sujets, comment les partenaires sont identifiés, si les bailleurs de fonds ont un droit de regard, comment les contenus commandités sont étiquetés et quelles activités bénéficient de fonds publics.

Ce qu’il faudrait publier

Une reddition de comptes accessible pourrait répondre à cinq questions simples :

  1. Combien des 19 190 078 $ a été effectivement versé à ce jour?
  2. Combien a été attribué à chacun des 31 projets partenaires?
  3. Quelle somme Immigrant Québec utilise-t-il directement pour la coordination, les salaires, les plateformes et les communications?
  4. Une partie des fonds finance-t-elle des ressources partagées avec le média général, le Salon ou Immigrant Québec Pro?
  5. Quelle règle protège l’indépendance des contenus éditoriaux à l’égard des gouvernements, commanditaires et partenaires?

Les réponses peuvent être parfaitement compatibles avec la mission annoncée et les règles des ententes. Mais elles ne figurent pas clairement dans les pages publiques examinées.

Ce que l’on peut conclure

Il serait inexact d’écrire qu’Immigrant Québec a reçu 22,4 millions de dollars pour exploiter son média. Une part documentée du premier financement — 2,5 millions sur 3,2 millions — a été distribuée à 17 organismes, et le programme actuel repose lui aussi sur un réseau de partenaires.

Il est cependant exact qu’Immigrant Québec est le bénéficiaire légal de deux ententes fédérales successives totalisant 22 398 461 $, en plus de recevoir certains paiements publics liés à ses événements et espaces publicitaires.

Dans ce contexte, l’expression « non financé par les pouvoirs publics » est trop absolue sans explication supplémentaire. Elle peut refléter une distinction comptable réelle entre le média et les projets affectés. Pour que le public puisse le vérifier, cette distinction devrait être publiée, chiffrée et accompagnée d’une politique éditoriale claire.

Le problème démontré par les documents n’est pas un détournement de fonds. C’est un écart de transparence entre la présentation publique d’un média et la complexité réelle de son financement et de ses mandats.