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Assemblée nationale du Québec, à Québec. Image contextuelle : elle ne montre ni Santé Québec ni le CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean, parties au contrat SIFA.
Assemblée nationale du Québec, à Québec. Image contextuelle : elle ne montre ni Santé Québec ni le CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean, parties au contrat SIFA.Photo : Wilfredor / Wikimedia Commons — CC0 1.0 (domaine public).

SIFA : LGS, déjà au cœur de SAAQclic, remporte un autre mégacontrat informatique

Le contrat de 408,7 M$ du système financier de Santé Québec a été accordé à LGS, la même entreprise derrière SAAQclic. Trois entreprises ont soumissionné : l’enjeu documenté est un budget mal cadré et une sortie contractuelle extrêmement coûteuse.

14 septembre 2026·Équipe Le Québec Vote

Le système financier de Santé Québec pourrait coûter jusqu’à 1,066 milliard de dollars dans un scénario de risque. Le contrat principal de 408,7 millions a bien été accordé à la même entreprise qui dirigeait le consortium de SAAQclic. Mais trois entreprises ont soumissionné. L’enjeu documenté n’est donc pas l’absence de concurrence : c’est la décision de signer malgré un budget mal cadré, une sortie contractuelle extrêmement coûteuse et des avertissements répétés.

Le chiffre d’un milliard de dollars a surgi en pleine campagne électorale. Selon des documents obtenus par Radio-Canada, une analyse du ministère de la Cybersécurité et du Numérique (MCN), de KPMG et de MNP évalue que le projet SIFA pourrait atteindre 1,066 milliard de dollars si les risques recensés se matérialisent. Ce n’est pas le coût déjà payé, ni même le budget public annoncé : c’est un scénario de risque.

Le projet n’est pourtant pas nouveau. En mars 2024, le CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean, alors mandataire du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), a signé avec LGS un contrat de 408,7 millions sur 15 ans. L’objectif : remplacer 41 systèmes financiers et d’approvisionnement vieillissants par une plateforme commune pour le réseau de la santé.

En juillet 2026, le Conseil des ministres a autorisé la relance du projet, suspendu depuis octobre 2025. Santé Québec a alors annoncé une enveloppe de réalisation de 329 millions et promis une gouvernance renforcée. Deux mois plus tard, les documents révélés par Radio-Canada ont montré que les experts mandatés par l’État avaient relevé des « failles sévères », des coûts absents ou sous-estimés, des retards et une planification insuffisante.

La comparaison avec SAAQclic est inévitable. Elle est aussi partiellement exacte.

LGS, c’est quoi?

LGS est une firme québécoise de services-conseils et d’intégration de systèmes, fondée à Montréal en 1979. IBM en est propriétaire depuis 2000. L’entreprise continue d’utiliser la marque et l’entité juridique Société Conseil Groupe LGS; dans le registre québécois des contrats, son numéro d’entreprise est le 1142691709.

LGS vend des équipes de consultants, implante des progiciels et accompagne de grands projets de transformation numérique. Elle ne fabrique pas nécessairement le logiciel de base. Pour SAAQclic, le consortium gagnant réunissait LGS et SAP. Pour SIFA, la plateforme retenue repose sur Oracle Fusion Cloud, selon les descriptions d’emploi publiées par Santé Québec.

Autrement dit, la même firme d’intégration se retrouve dans les deux dossiers, mais la solution logicielle et le client public ne sont pas les mêmes.

Est-ce vraiment « la même gang » que SAAQclic?

Oui, au niveau de l’entreprise principale : c’est bien LGS, membre du groupe IBM, dans les deux contrats.

Non, si l’expression laisse entendre que tous les partenaires, le progiciel ou les équipes sont identiques. SAAQclic associait LGS à SAP pour la transformation des systèmes de la Société de l’assurance automobile du Québec. SIFA est un projet du réseau de la santé fondé sur Oracle Fusion Cloud. Les documents publics examinés ne permettent pas d’affirmer que les mêmes dirigeants de projet ou consultants travaillent sur les deux mandats.

Le parallèle demeure important. Le contrat SAAQclic, signé en 2017 pour 458,4 millions, atteint maintenant une valeur publiée de 612,1 millions après modifications. La commission Gallant a aussi montré que la proposition de LGS reposait en partie sur du travail hors site et à l’étranger, et que la SAAQ avait dû payer davantage pour rapatrier certaines ressources. Ces éléments ne prouvent rien à eux seuls sur SIFA, mais ils justifient de vérifier la capacité de l’État à encadrer le même fournisseur dans un deuxième mégaprojet.

Y avait-il d’autres soumissionnaires?

Oui. Les données ouvertes officielles du Système électronique d’appel d’offres du Québec (SEAO) donnent trois soumissionnaires pour l’appel SIFA 1709653 :

SoumissionnaireRésultat connu publiquement
Société Conseil Groupe LGSContrat accordé, 408 723 143,79 $
Deloitte inc.Soumission déposée
Atos Services Digitaux Québec inc.Soumission déposée

Le jeu de données public ne fournit pas le prix de chaque offre rejetée ni la grille complète d’évaluation. Il ne permet donc pas de dire si LGS était la moins chère, si les deux autres propositions étaient conformes, ni quels écarts techniques ont déterminé le résultat.

La confusion sur l’absence de soumissions vient du projet précédent. En juillet 2022, Québec avait lancé un appel global nommé SIFARH, qui regroupait les finances, l’approvisionnement et les ressources humaines. À sa fermeture en octobre 2022, aucune entreprise n’avait déposé d’offre.

Le gouvernement a alors scindé le chantier en deux : SIFA pour les finances et l’approvisionnement, et SIRH pour les ressources humaines. L’appel SIFA a attiré trois offres. L’appel SIRH, lui, a été annulé en janvier 2024 parce qu’aucune soumission reçue n’était conforme.

Le fait qu’il y ait eu trois offres au SIFA invalide l’hypothèse d’un appel final auquel seule LGS pouvait répondre. Il ne règle toutefois pas la question de la qualité du besoin, de la répartition des risques ni du choix de la solution.

Vingt-six addendas et une clause de sortie dangereuse

L’appel SIFA a été modifié 26 fois en environ huit mois. Un nombre élevé d’addendas peut refléter un projet complexe et les questions du marché; il peut aussi signaler que le besoin n’était pas suffisamment stabilisé au lancement.

Le changement le plus lourd de conséquences concerne la résiliation. Un soumissionnaire a demandé qu’une résiliation sans cause ne soit pas possible avant la sixième année. Le CIUSSS a accepté, invoquant le risque d’un contrat à prix forfaitaire, la stabilité du fournisseur et l’échéancier.

Lorsque Santé Québec a envisagé d’arrêter SIFA, cette clause a transformé une décision de gestion en risque financier majeur. En 2025, l’organisation estimait le coût d’une fin de contrat à environ 175 millions de dollars. Même pendant la suspension, des redevances ont continué : 218 000 $ par mois jusqu’en février 2026, puis 723 000 $ par mois à compter de mars.

Cette clause n’est pas la preuve d’un favoritisme. Elle montre plutôt que Québec a accepté de réduire sa marge de manœuvre avant d’avoir sécurisé le financement et la gouvernance nécessaires à l’exécution du projet.

Comment 96 millions deviennent-ils un risque d’un milliard?

Les chiffres souvent comparés ne couvrent pas exactement la même chose.

En 2022, l’estimation du volet SIFA comprenait 96,2 millions pour le développement et 409,2 millions en coûts récurrents. Le chiffre de 96 millions n’a donc jamais représenté tout le cycle de vie du système.

Le problème documenté par l’Autorité des marchés publics (AMP) est ailleurs : au moment de la signature, la planification budgétaire comptabilisait seulement 51,8 millions de coûts capitalisables externes dans le Plan québécois des infrastructures en ressources informationnelles, alors que la part de développement externe liée à LGS allait bientôt être évaluée à 127,4 millions.

MomentDéveloppement estiméCoûts récurrents estimésDéveloppement externe estimé
Planification 202296,2 M$409,2 M$
Signature, mars 202469,4 M$380,0 M$51,8 M$
Révision, août 2024145,0 M$345,7 M$127,4 M$
Été 2025280,0 M$347,9 M$197,6 M$
Estimation, février 2026environ 330 M$environ 230 M$

À ces montants s’ajoutent des coûts internes, la préparation et la conversion des données, l’accompagnement du changement, la supervision, les infrastructures, les retards, les contingences et l’exploitation. C’est l’accumulation de ces postes et des risques que l’analyse MCN–KPMG–MNP aurait portée jusqu’à 1,066 milliard.

Le bon constat est donc double : présenter le dossier comme un simple passage de 96 millions à un milliard mélange développement et cycle de vie; mais les documents officiels confirment une hausse majeure des coûts de réalisation et une planification initiale déficiente.

Des avertissements avant et après la signature

La chronologie montre que les signaux d’alarme n’ont pas commencé avec la nouvelle de cette semaine.

  • Avril 2024 : quelques semaines après la signature, le MSSS constate que le budget prévu ne correspond pas au contrat.
  • 26 juillet 2024 : le MCN avertit que les changements au projet nécessitent une nouvelle autorisation et invite à envisager une suspension.
  • 12 septembre 2024 : le ministre Éric Caire recommande à son collègue de la Santé de suspendre le projet en attendant un audit.
  • 10 mars 2025 : le MCN demande conjointement l’arrêt immédiat du projet.
  • 20 juin 2025 : le dirigeant principal de l’information, Stéphane Le Bouyonnec, émet une recommandation négative.
  • Octobre 2025 : Santé Québec suspend finalement SIFA.
  • Mai 2026 : l’AMP reproche au MSSS d’avoir minimisé ses responsabilités et d’avoir mal encadré l’utilisation des fonds publics.
  • 15 juillet 2026 : le Conseil des ministres autorise néanmoins la poursuite.

L’AMP n’a pas ordonné la résiliation du contrat. Elle a imposé des mesures de gouvernance, de transparence et de reddition de comptes à Santé Québec et au MSSS.

Tous les contrats publics trouvés au nom de LGS

Le Québec Vote a téléchargé et normalisé les fichiers ouverts du SEAO, y compris les archives XML et les publications mensuelles récentes. La recherche porte sur Société Conseil Groupe LGS, ses variantes de nom et les consortiums où LGS est explicitement identifié.

Le registre produit contient 801 lignes d’attribution associées à 628 avis SEAO, de septembre 2006 au 10 septembre 2026. La valeur publiée la plus récente de ces lignes totalise environ 2,45 milliards de dollars, dont environ 75,2 millions dans le monde municipal.

Ce total doit être lu avec prudence. Il additionne des contrats fermes, des lots, des ententes à exécution sur demande, des plafonds et des modifications. Il ne représente pas nécessairement les sommes effectivement dépensées. Certains avis comportent plusieurs attributions; les petits contrats sous les seuils de publication et les dépenses non publiées au SEAO peuvent manquer.

Nous avons conservé IBM Canada hors du registre principal lorsque le contrat est attribué directement à IBM plutôt qu’à LGS. IBM est la société mère, mais ce n’est pas la même entité contractante. Les attributions directes à IBM Canada méritent une enquête séparée.

Les plus grandes valeurs publiées au nom de LGS sont notamment :

OrganismeContrat ou ensembleValeur publiée
SAAQSAAQclic / solution d’affaires et services professionnels612,1 M$
CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-JeanSIFA408,7 M$
SAAQServices professionnels SAP et connexes, plusieurs lots/avisplus de 141 M$
Centre de services partagés du QuébecSystèmes JULIEN et SENTINELLE41,6 M$
Curateur public du QuébecConception et réalisation de systèmes40,3 M$

Au municipal, les principales attributions repérées concernent la Société de transport de Montréal, la Ville de Montréal, la Ville de Longueuil, la Ville de Québec et la Ville de Laval. Le registre complet, ligne par ligne, accompagne cette enquête en format CSV.

Ce que les documents prouvent — et ce qu’ils ne prouvent pas

Ils prouvent que LGS, propriété d’IBM et intégrateur principal de SAAQclic, détient aussi le contrat SIFA. Ils prouvent que trois entreprises ont soumissionné au SIFA, après l’échec sans soumission du projet global SIFARH. Ils prouvent une dérive majeure des estimations de réalisation, une autorisation budgétaire inadéquate, une clause de résiliation risquée et une série d’avertissements gouvernementaux.

Ils ne prouvent pas que l’appel final a été conçu uniquement pour LGS. Ils ne prouvent pas non plus que SIFA atteindra nécessairement un milliard ni que les 2,45 milliards repérés au SEAO ont été entièrement dépensés.

La question la plus urgente n’est donc pas de compter les soumissionnaires. C’est de savoir pourquoi l’État a signé un engagement de 15 ans avant de maîtriser le coût complet, pourquoi il a accepté une sortie aussi chère et pourquoi il a poursuivi après les recommandations négatives de ses propres experts.

Santé Québec affirme que SIFA générera plus de 1,2 milliard de dollars d’économies après son déploiement. Cette promesse doit maintenant être publiée avec son calcul complet, ses hypothèses, son échéancier et une validation indépendante. Après SAAQclic, une autre projection optimiste ne peut pas remplacer une démonstration vérifiable.