Dans une entrevue diffusée le 22 septembre à l’émission de Mario Dumont, Éric Duhaime a répété que sa première grande décision comme premier ministre serait d’adopter une baisse d’impôt « historique ». Il a évoqué 11 166 $ qui resteraient dans les poches des Québécois, puis expliqué vouloir faire passer le montant de revenu exempté d’impôt provincial d’environ 19 000 $ à plus de 35 000 $.
Le chiffre est bien présent dans le cadre financier du Parti conservateur du Québec (PCQ). Mais il exige trois précisions essentielles : il s’agit d’une estimation cumulative sur le mandat, calculée pour un “ménage moyen typique”, et non d’un montant garanti à chaque personne.
Notre conclusion : la proposition représente bel et bien un allègement fiscal majeur. Le montant de 11 166 $ n’est toutefois pas une prestation universelle. Le gain réel varierait fortement selon le revenu, le nombre de contribuables dans le ménage, la consommation d’essence et l’achat éventuel de biens usagés. Sa réalisation dépend en outre d’économies et de revenus économiques dont plusieurs restent des projections.
Ce que le PCQ promet exactement
Le cadre financier 2026 du PCQ regroupe quatre mesures pour arriver à l’économie annoncée de 11 166 $ :
- augmenter graduellement le montant personnel de base de 18 952 $ en 2026 à 35 242 $ en 2030;
- abolir le Système de plafonnement et d’échange de droits d’émission (SPEDE), souvent appelé marché du carbone;
- suspendre pendant cinq mois la taxe québécoise sur l’essence de 19,2 cents le litre;
- abolir la TVQ sur les biens usagés, y compris les véhicules d’occasion.
La mesure principale est de loin la hausse du montant personnel de base. Le PCQ estime qu’elle procurerait au ménage moyen les économies annuelles suivantes :
| Année | Montant personnel de base proposé | Économie annuelle moyenne par ménage selon le PCQ |
|---|---|---|
| 2027 | 24 563 $ | 1 122 $ |
| 2028 | 26 203 $ | 1 450 $ |
| 2029 | 33 630 $ | 2 936 $ |
| 2030 | 35 242 $ | 3 218 $ |
| Total cumulatif | — | 8 726 $ |
Le reste du chiffre vedette — 2 440 $ — correspond donc à l’effet combiné des trois autres mesures pour le ménage type. Le document ne présente toutefois pas, au même endroit, une ventilation individuelle aussi claire de cette somme résiduelle.
Le calendrier compte aussi. Les 11 166 $ ne seraient pas reçus en une fois. L’économie se construirait progressivement jusqu’au 31 mars 2031. La suspension de la taxe sur l’essence, elle, ne durerait que cinq mois, à compter du 1er novembre 2026.
Qui économiserait réellement combien?
Pour 2026, Revenu Québec fixe le montant personnel de base à 18 952 $ et le premier taux d’imposition provincial à 14 %.
En reprenant ces paramètres et le calendrier du PCQ, une personne ayant suffisamment d’impôt à payer obtiendrait, avant indexation, un avantage maximal d’environ :
- 786 $ en 2027;
- 1 015 $ en 2028;
- 2 055 $ en 2029;
- 2 281 $ en 2030.
Cela donne environ 6 136 $ cumulativement par contribuable pleinement imposable pour la seule hausse du montant personnel de base. Deux conjoints ayant chacun assez d’impôt à payer pourraient donc recevoir davantage que la moyenne publiée, tandis qu’un ménage comptant un seul contribuable recevrait généralement moins.
Les personnes aux revenus les plus faibles peuvent aussi profiter peu ou pas de cette mesure si elles ne paient déjà aucun impôt provincial. C’est parce que le montant personnel de base fonctionne comme un crédit d’impôt non remboursable : il réduit l’impôt dû, mais la portion inutilisée n’est pas versée en argent.
Le PCQ décrit sa proposition comme très progressive. Cette affirmation est défendable lorsqu’on mesure le gain en proportion du revenu : économiser 1 000 $ représente davantage pour une personne gagnant 35 000 $ que pour une autre gagnant 150 000 $. En valeur absolue, toutefois, le crédit maximal lié au montant personnel de base devient essentiellement le même pour tous ceux qui ont suffisamment d’impôt à payer. Et ceux qui sont trop pauvres pour en payer ne reçoivent pas la différence.
Dire que les premiers 35 242 $ seraient « sans impôt » signifie par ailleurs sans impôt québécois sur le revenu découlant du barème général. Les cotisations au Régime de rentes du Québec, au Régime québécois d’assurance parentale, à l’assurance-emploi et les taxes à la consommation ne disparaîtraient pas pour autant.
Le chiffre de 11 166 $ n’est pas universel
Les trois autres mesures rendent le gain encore plus variable.
Un ménage qui conduit beaucoup profiterait davantage de l’abolition du SPEDE et de la suspension temporaire de la taxe sur l’essence qu’un ménage sans voiture. Une famille qui achète un véhicule d’occasion coûteux économiserait beaucoup plus avec l’abolition de la TVQ sur les biens usagés qu’une personne qui n’en achète aucun pendant le mandat.
Le PCQ estime lui-même que l’abolition du SPEDE représenterait environ 200 $ à 300 $ par ménage selon le profil de chauffage et de transport. Il faut aussi considérer l’autre côté de la décision : selon le gouvernement du Québec, les revenus du marché du carbone alimentent principalement le Fonds d’électrification et de changements climatiques, qui finance notamment l’efficacité énergétique, l’électrification et l’adaptation climatique. Le PCQ propose d’abolir simultanément le SPEDE et ce fonds.
Ainsi, deux ménages ayant le même revenu pourraient recevoir des économies très différentes. Le montant de 11 166 $ est un scénario moyen modélisé, pas un droit fiscal individuel.
Combien coûterait la baisse d’impôt?
Pour la seule hausse du montant personnel de base, le PCQ évalue la perte brute de revenus de l’État à 30,05 milliards de dollars pendant le mandat. Il prévoit récupérer 5,3 milliards grâce à une hausse de la consommation, de l’emploi et du revenu imposable. Le coût net inscrit au cadre financier est donc de 24,75 milliards.
Le parti explique avoir extrapolé à partir du simulateur de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, puisque celui-ci ne permettait pas directement de tester une hausse aussi importante du montant personnel de base. Son propre document ajoute qu’un modèle de microsimulation du ministère des Finances donnerait un résultat plus précis.
Cette réserve est importante. Les effets économiques d’une baisse d’impôt existent : une partie de l’argent peut revenir à l’État par la TVQ ou par davantage d’activité économique. Mais leur ampleur et leur vitesse ne sont jamais garanties. Ici, la récupération de 5,3 milliards est une hypothèse du cadre du PCQ, pas une somme déjà assurée.
Comment le PCQ entend-il payer la facture?
Dans l’entrevue, Éric Duhaime affirme vouloir réduire les dépenses de 47 milliards sur cinq ans. Il soutient qu’environ la moitié de l’effort viendrait de la fin des subventions aux entreprises et cite notamment Northvolt, le Fonds du développement économique, Investissement Québec et plusieurs crédits d’impôt aux sociétés.
Le cadre financier comporte effectivement des réductions précises :
- 4 milliards par l’abolition du Fonds du développement économique;
- 11,76 milliards par la réduction de crédits d’impôt aux entreprises;
- 3,75 milliards par l’attrition de 20 000 postes dans la fonction publique;
- 5,84 milliards par l’abolition du Fonds d’électrification et de changements climatiques.
Mais l’équilibre dépend également de postes plus incertains :
- 13,69 milliards de revenus supplémentaires attribués à la libéralisation et à la déréglementation;
- 6,83 milliards attribués à la réduction des barrières commerciales interprovinciales;
- 6,85 milliards d’économies tirées d’un examen approfondi des programmes;
- 3,45 milliards d’économies attendues de la modernisation numérique.
Ces idées peuvent générer des économies ou de la croissance. Elles ne présentent cependant pas toutes le même degré de certitude qu’un programme nommé dont le budget serait aboli par une loi. Le cadre du PCQ est détaillé et expose plusieurs de ses hypothèses; sa principale vulnérabilité demeure l’exécution rapide de ces transformations et la matérialisation des effets économiques prévus.
Le parti affirme que les employés de première ligne en santé et en éducation seraient exclus de la réduction de 20 000 postes. Il promet aussi d’ajouter des médecins et des infirmières praticiennes spécialisées. Il est néanmoins impossible, avant la révision détaillée des programmes, de confirmer que des économies de cette ampleur seraient entièrement sans effet sur l’accès ou la qualité des services.
La baisse serait-elle vraiment « historique »?
Par son ordre de grandeur, la proposition est exceptionnelle. En comparaison, le budget du Québec de 2023 chiffrait à 9,2 milliards sur six ans la réduction d’un point des deux premiers taux d’imposition. Le PCQ chiffre sa seule hausse du montant personnel de base à 30,05 milliards en perte brute sur son horizon de mise en œuvre.
Cette comparaison appuie l’idée d’une baisse beaucoup plus importante que celle de 2023. Elle ne suffit toutefois pas à prouver, à elle seule, qu’il s’agirait de la plus grande baisse d’impôt de toute l’histoire du Québec : les documents du PCQ ne fournissent pas une série historique uniforme comparant toutes les réformes fiscales selon la même méthode, en dollars constants et sur un même nombre d’années.
Le mot « historique » est donc plausible quant à l’ampleur annoncée, mais non démontré comme un record historique rigoureux.
Verdict
Le chiffre de 11 166 $ est authentique, mais sa présentation sans toutes les précisions peut donner une impression trompeuse.
Il s’agit de l’économie cumulative projetée pour un ménage moyen type pendant le mandat, grâce à quatre mesures distinctes. Ce n’est pas un chèque, ce n’est pas 11 166 $ par année et ce n’est pas le montant que chaque Québécois recevrait. Certains ménages économiseraient davantage, d’autres beaucoup moins.
La hausse du montant personnel de base est une proposition fiscale claire et calculable. Le financement global repose toutefois à la fois sur des compressions identifiées et sur des hypothèses de croissance, de déréglementation, de commerce interprovincial et de transformation administrative. La véritable question électorale n’est donc pas seulement « combien resterait dans vos poches? », mais aussi quelles économies se réaliseraient réellement, dans quel délai et avec quels effets sur les services et les politiques climatiques?


