L’argent consacré aux technologies par les institutions publiques donne-t-il une véritable chance aux entreprises québécoises? Une entrevue de Jeremy Easterbrook à QUB remet cette question au premier plan, avec un montant annoncé d’environ 10 milliards de dollars sur huit ans.
Le 2 octobre 2026, le président et cofondateur d’Index participe à l’émission de Benoit Dutrizac. La présentation officielle du segment décrit une analyse de 800 000 contrats et appels d’offres et avance qu’environ 10 milliards de dollars auraient été accordés de gré à gré à des sociétés étrangères durant les huit dernières années.
Ce sont les chiffres annoncés pour cette entrevue, et non un total recalculé par LeQuébecVote. Nous n’avons pas obtenu le rapport complet, ses tableaux ou une transcription intégrale exploitable. Cet article examine les données reprises dans la fiche officielle et les met en contexte à partir de documents publics; il ne constitue pas un compte rendu exhaustif des propos tenus.
L’alerte mérite d’être examinée. Mais pour comprendre ce qu’elle révèle, il faut distinguer trois questions : à qui les contrats vont-ils, comment sont-ils attribués et qu’obtient-on en échange?
Ce que les deux chiffres permettent de demander
Le nombre de 800 000 évoque un vaste corpus. Il ne permet toutefois pas, à lui seul, de connaître le nombre de contrats numériques distincts effectivement retenus dans le calcul. Un appel d’offres et le contrat qui en découle doivent-ils être comptés séparément? Une modification contractuelle apparaît-elle comme une nouvelle entrée? Quels secteurs et quels organismes sont inclus?
Ces questions déterminent le sens du résultat. Un inventaire de publications ne se lit pas nécessairement comme un inventaire de contrats uniques. Nous ne présumons pas que l’analyse contient des doublons; nous indiquons ce qu’il faudrait vérifier pour la reproduire.
Même précaution pour les 10 milliards. La valeur d’un contrat à sa signature, son plafond incluant des options et les paiements réellement effectués répondent à des questions différentes. Sans les tableaux, on ne peut pas transformer le montant annoncé en argent définitivement dépensé, encore moins en pertes pour les contribuables.
Il manque aussi un dénominateur : la valeur totale des marchés numériques comparables pendant la même période. Un montant élevé ne dit pas quelle proportion du marché il représente, ni si cette proportion augmente.
Enfin, les dates exactes de début et de fin doivent être précisées. La formule « huit dernières années » ne suffit pas pour répartir le total entre exercices financiers ou l’attribuer entièrement à un gouvernement.
Le gré à gré est un mode d’achat légal, avec des conditions
Selon les règles gouvernementales, le gré à gré est possible sous certains seuils et, au-dessus, dans des situations prévues, notamment l’urgence ou le contractant unique. Son utilisation ne prouve donc pas automatiquement une irrégularité.
Pour juger un achat, il faut examiner la justification invoquée et les conditions applicables. Était-il réellement impossible de solliciter d’autres entreprises? L’urgence était-elle documentée? Les besoins avaient-ils été définis suffisamment tôt pour permettre une mise en concurrence?
Le débat dépasse ainsi l’étiquette administrative. Un processus autorisé peut encore faire l’objet d’une discussion sur son prix, ses résultats ou son ouverture aux nouveaux fournisseurs. Inversement, un appel d’offres ne garantit pas à lui seul que tous les concurrents capables de livrer ont une possibilité réaliste de participer.
L’infonuagique apporte une nuance importante
Le Courtier en infonuagique et en technologies spécialisées du ministère de la Cybersécurité et du Numérique qualifie des solutions et des prestataires et conclut des ententes-cadres. Les organismes clients peuvent ensuite conclure certains contrats de gré à gré avec ces fournisseurs, conformément au cadre applicable.
Un contrat inscrit comme étant de gré à gré peut donc s’inscrire dans un mécanisme de qualification préalable. Il faudrait ventiler le total annoncé pour savoir combien relève de ce mécanisme, combien d’autres exceptions et combien d’achats sous les seuils.
Cette distinction permettrait de poser des questions plus précises : comment accède-t-on au catalogue? Les critères correspondent-ils au risque du mandat? Les besoins ont-ils été comparés aux solutions disponibles? La qualification facilite-t-elle l’achat tout en maintenant une concurrence suffisante?
Il serait prématuré d’appliquer une réponse unique à tous les contrats regroupés dans un total.
Des problèmes de concurrence ont néanmoins été documentés
Le 6 février 2025, l’Autorité des marchés publics a contesté la justification du contractant unique pour l’achat de deux pare-feux par le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. D’autres revendeurs qualifiés existaient. Ce constat vise cet achat précis; il ne valide pas le total avancé à QUB.
Dans un autre dossier, le 13 janvier 2026, l’AMP a signalé plusieurs manquements à la SAAQ, dont une planification déficiente, du fractionnement des besoins et un manque de transparence concernant des contrats connexes à CASA/SAAQclic.
Ces interventions montrent pourquoi les justifications et la surveillance comptent. Elles ne permettent pas de conclure que tous les achats numériques présentent les mêmes défauts. Une enquête sérieuse doit relier chaque reproche aux documents du contrat concerné.
Acheter québécois : une question d’accès et de résultats
Easterbrook est cosignataire du manifeste Réflexe numérique québécois. Une présentation de cette démarche par un autre participant explique son objectif : faire davantage considérer les solutions d’ici dans les décisions d’achat.
L’enjeu pour le contribuable peut se formuler concrètement. Une entreprise capable de répondre au besoin doit pouvoir démontrer sa valeur. Cela suppose des exigences pertinentes, des mandats compréhensibles et un processus proportionné à leur complexité.
Mais l’origine québécoise ne dispense pas d’évaluer la qualité, la sécurité, le coût ou la capacité de livraison. Les mêmes questions doivent être posées à un fournisseur local et à une multinationale : quels résultats sont promis, comment seront-ils mesurés et quelles conséquences sont prévues s’ils ne sont pas atteints?
Il faut également définir ce que signifie « société étrangère » dans l’analyse. S’agit-il du siège social, du contrôle de l’entreprise ou de l’origine du produit? Un contrat peut combiner un logiciel étranger et des services fournis ici. Sans cette ventilation, le montant annoncé ne mesure pas directement la richesse qui quitte le Québec.
La préférence locale rencontre des règles commerciales
Le gouvernement rappelle que les accords de libéralisation des marchés publics prévoient des obligations de non-discrimination pour les marchés qu’ils couvrent. Leur application dépend notamment des seuils et des entités visées.
Réserver systématiquement tous les achats aux entreprises québécoises ne peut donc pas être présenté comme une décision administrative simple, applicable partout. Une proposition politique doit préciser les possibilités déjà permises et les changements qu’elle nécessiterait.
Cette contrainte n’épuise pas la discussion. On peut aussi examiner si les devis décrivent bien les besoins, si les exigences sont proportionnées et si les acheteurs connaissent les solutions disponibles. Ce sont des pistes d’évaluation, pas la preuve que les entreprises d’ici ont été exclues dans chacun des cas analysés.
Les réponses qui rendraient le débat vérifiable
Pour évaluer l’alerte d’Easterbrook, le document décisif serait un tableau permettant de relier les montants aux contrats : période exacte, organismes, fournisseurs, mode d’attribution, valeur retenue et traitement des modifications.
Les données ouvertes du SEAO constituent une piste de vérification publique. Elles ne remplacent toutefois ni la méthode de sélection de l’étude ni les pièces expliquant chaque décision.
Du côté des acheteurs, les réponses utiles porteraient sur les solutions comparées, les raisons du choix, les dépenses finales et les résultats obtenus. Du côté des promoteurs de l’achat local, il faudrait démontrer quelles solutions auraient pu répondre aux besoins et selon quelles conditions.
Le débat ne devrait pas se limiter à un montant spectaculaire. Il devrait permettre de vérifier si les institutions achètent au bon prix, choisissent des solutions adaptées et donnent une chance réelle aux entreprises capables de livrer.
L’entrevue soulève une question importante de concurrence et de développement économique. Les 10 milliards annoncés justifient un examen détaillé; ils ne démontrent, à eux seuls, ni un gaspillage équivalent ni une attribution illégale. La prochaine étape pour établir l’ampleur du problème reste la publication de la méthode et des contrats qui composent ce total.



