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ENQUÊTE
Faculté des sciences de l'Université de Sherbrooke; photographie d'illustration (2011), sans lien avec le projet Véo ou ses équipes.
Faculté des sciences de l'Université de Sherbrooke; photographie d'illustration (2011), sans lien avec le projet Véo ou ses équipes.UncivilFire / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0 (image recadrée et redimensionnée).

Véo à l'Université de Sherbrooke : 100,6 M$ estimés, mais quel est le budget réellement approuvé?

Le projet de dossier étudiant est toujours actif en 2026. Les chiffres du tableau de bord, du VGQ et du PQI ne se lisent pas de la même façon.

29 septembre 2026·Équipe Le Québec Vote

Le projet Véo, destiné à moderniser la gestion des dossiers étudiants à l'Université de Sherbrooke, est toujours actif treize ans après son autorisation initiale. Dans le tableau de bord des projets en ressources informationnelles, sa dernière mise à jour, datée du 27 août 2026, affiche un coût de réalisation estimé à 100 607 700 $ et une fin estimée au 1er mai 2027. Le fichier de données ouvertes correspondant indique que 96 203 700 $ ont été dépensés. Ses indicateurs de coût et d'échéancier sont rouges.

Ces chiffres soulèvent une question simple, mais à laquelle les documents publics consultés ne répondent pas encore : quel est le dernier budget approuvé pour Véo et de combien la prévision actuelle s'en écarte-t-elle? Le tableau de bord compare ses 100,6 M$ à une base « autorisée » de 36,56 M$. Or, le Vérificateur général du Québec (VGQ) documente une autorisation de 96,4 M$ en décembre 2022. Le conseil d'administration de l'université a de plus approuvé un budget révisé le 30 mars 2026, sans que son montant apparaisse dans le procès-verbal public.

La hausse sur plus d'une décennie et les retards sont bien documentés. En revanche, annoncer un « dépassement actuel de 64 M$ » confondrait une comparaison du tableau de bord avec le dernier budget approuvé, que nous n'avons pas pu établir.

Un projet de longue haleine, pas un système sans livrables

Véo doit remplacer le vieux système de gestion du dossier étudiant et regrouper des activités administratives et scolaires. Le rapport d'audit du VGQ de juin 2021 rappelle qu'en juin 2013, le conseil d'administration avait autorisé un budget de 33,9 M$, avec une livraison prévue en 2018-2019. Une révision du projet, après des problèmes de planification et de développement, a mené en février 2019 à une nouvelle enveloppe de 65,4 M$ et à une échéance de 2022-2023. Le VGQ relève également une estimation intermédiaire de 82,4 M$ avant la réduction de la portée : ce chiffre n'était pas la nouvelle autorisation finalement adoptée.

Le suivi publié par le VGQ en 2025 retrace ensuite une autorisation de 96,4 M$ en décembre 2022, associée à septembre 2025. Le budget était encore de 96,4 M$ en mai 2025, mais la livraison était reportée à décembre. Au printemps 2025, des essais avaient révélé l'absence de certaines fonctions essentielles dans un module. Selon l'université, citée par le VGQ, une analyse initiale incomplète des besoins en était principalement responsable. Le risque pour les modules au cœur du projet était encore jugé élevé par l'université en juin 2025.

Il faut toutefois éviter un raccourci inverse : l'université énumère déjà plusieurs modules en ligne, dont l'admission, la délivrance des diplômes et les programmes d'études. Sa page décrit simultanément Véo comme un projet en cours. Son bilan TI de 2025 rapporte que certains autres modules avaient atteint le gel du code et que d'autres s'en approchaient. Des services existent; l'ensemble promis n'est pas pour autant attesté comme achevé.

Trois présentations officielles qui ne répondent pas à la même question

Le tableau suivant conserve la nature de chaque montant. Les additionner ou les soustraire sans préciser leur date et leur périmètre produirait une conclusion trompeuse.

Source et date de référenceMontant affichéCe qu'on sait — et ce qu'on ne sait pas
VGQ, autorisations du CA33,9 M$ en 2013; 65,4 M$ en 2019; 96,4 M$ en 2022 et mai 2025Historique des budgets approuvés par l'université, avec révisions de la portée et de la date de livraison.
Tableau de bord, fiche mise à jour le 27 août 202636,56 M$ « autorisés »; 100,61 M$ estimésUne base de comparaison demeure dans le champ autorisé, malgré les décisions ultérieures documentées par le VGQ. La méthode ou le périmètre qui explique cet écart n'est pas exposé sur la fiche.
Plan québécois des infrastructures 2026-2036, p. B.5853,3 M$ de contribution du Québec; 28,9 M$ de partenaires; 82,2 M$ de coût totalUne présentation de la programmation d'infrastructures, établie selon sa propre date et ses catégories de financement. Elle n'explique pas, à elle seule, l'estimation de la fiche d'août.
Conseil d'administration, 30 mars 2026Budget révisé approuvé, montant non publié dans le procès-verbalL'annexe du plan directeur TI et les documents relatifs à la décision sont déclarés confidentiels.

La soustraction 100 607 700 $ − 36 561 800 $ = 64 045 900 $ explique la variation de coût d'environ 175 % affichée par le tableau de bord. Sa foire aux questions précise qu'une pastille rouge signale une variation d'au moins 30 % par rapport aux paramètres autorisés de la fiche. Le rouge n'est donc ni une conclusion d'audit sur une fraude, ni une mesure automatique du dépassement du dernier budget voté par le conseil de l'université.

La différence entre la prévision de 100,61 M$ et le dernier budget chiffré publiquement dans les sources consultées, 96,4 M$, est d'environ 4,21 M$. Mais ce calcul ne mesure pas non plus l'écart au budget *actuel*, parce qu'un nouveau budget a été approuvé en mars 2026 sans montant public dans le procès-verbal. Enfin, les 100,61 M$ sont un coût total estimé, non une facture déjà payée ni une dépense entièrement financée par Québec. Le CSV donne séparément les 96,20 M$ dépensés; le PQI présente une ventilation gouvernement-partenaires à une autre date de référence.

Cette coexistence de chiffres peut avoir des explications administratives légitimes : base initiale préservée dans le tableau de bord, périmètres différents, mises à jour non synchronisées ou conventions de financement distinctes. Ce sont des hypothèses à tester auprès de l'université, du ministère de l'Enseignement supérieur et du ministère de la Cybersécurité et du Numérique, et non des explications confirmées.

Ce que le VGQ a réellement constaté

Le VGQ a été sévère en 2021 à propos du démarrage de Véo. Il a jugé la planification initiale lacunaire et le budget sous-évalué. L'appel d'offres de 2013 a reçu deux soumissions : 6,5 M$ et 11 635 jours-personnes pour l'offre retenue, contre 47,5 M$ et 46 072 jours-personnes pour l'autre. Une firme externe ayant aidé à préparer le projet avait évalué l'effort de développement à 39 124 jours-personnes. Selon le vérificateur, l'université n'avait pas suffisamment analysé ces écarts, alors que le devis retenu risquait de sous-estimer le travail.

Le rapport décrit également des imprécisions importantes dans l'appel d'offres, puis une renégociation. Une hausse de 2,1 M$ du contrat de départ, intervenue environ un mois et demi après son attribution, n'avait pas été autorisée par les instances universitaires prévues ni signalée au Secrétariat du Conseil du trésor, selon le VGQ. Ce constat porte sur les règles de gestion du contrat; il ne permet pas d'attribuer la totalité de l'évolution financière du projet à un fournisseur, ni de conclure à une fraude.

Autre constat : pendant les quatre premières années, l'information remise aux instances de gouvernance ne leur permettait pas de bien cerner les difficultés. L'université a ensuite refait l'organisation du projet et amélioré ses outils. Dans son suivi de 2025, le VGQ juge les progrès concernant l'encadrement et le suivi satisfaisants. Il ajoute dans la même page que le projet reste inachevé et que les lacunes de la planification initiale continuent de peser. Ce jugement favorable sur certaines corrections ne constitue pas un certificat d'achèvement ni un blanc-seing sur le coût final.

Un registre de contrats du ministère de la Cybersécurité et du Numérique fait par ailleurs état d'un mandat de 120 000 $ confié à KPMG, du 9 janvier au 31 mars 2023, pour un audit de la gouvernance et de la gestion de Véo. Le conseil d'administration en mentionnait l'existence en mars 2023. Nous n'avons pas obtenu le rapport intégral ni ses recommandations : impossible d'en déduire des conclusions supplémentaires.

« Confidentiel » ne démontre pas une dissimulation électorale

Le procès-verbal du 30 mars 2026 est précis sur l'existence d'une décision et peu disert sur son contenu financier : il autorise les projets du plan directeur des ressources informationnelles, y compris le budget révisé de Véo, et déclare confidentiels les documents liés à cette décision. Le conseil reçoit également un suivi trimestriel daté du 31 janvier 2026, dont les documents et renseignements sont déclarés confidentiels. Le montant exact et la justification des nouvelles prévisions ne se trouvent pas dans ce procès-verbal.

Cette confidentialité mérite une demande de comptes, surtout pour un projet figurant aussi au PQI avec une contribution du Québec. Elle ne suffit cependant pas à démontrer pourquoi les documents sont protégés, ni un lien avec l'élection du 5 octobre 2026. La décision budgétaire de décembre 2022 était elle aussi assortie d'annexes confidentielles : cette pratique n'apparaît donc pas pour la première fois à l'approche du scrutin de 2026. Les difficultés du projet étaient déjà publiques dans l'audit du VGQ de 2021 et son suivi de 2025; le tableau de bord publie même une cote rouge et une nouvelle estimation. Les documents examinés ne prouvent pas une opération de dissimulation électorale. Ils ne règlent pas davantage la question de la transparence du budget approuvé.

La réponse qui manque

Les documents publics consultés ne donnent pas le montant approuvé en mars 2026, sa ventilation, la date de fin alors autorisée ni une conciliation entre le tableau de bord, le VGQ et le PQI. Ils ne permettent pas non plus d'établir précisément quels modules centraux — inscription, notation, parcours et finances — fonctionnent en production, lesquels restent à livrer et ce qui fonde la nouvelle échéance du 1er mai 2027. Le rapport KPMG de 2023 et son plan de suivi n'ont pas été obtenus pour cette recherche.

En somme, Véo n'est ni une simple ligne rouge sans contexte, ni un projet dont rien n'aurait été livré. Les documents établissent une longue suite de révisions, des dépenses de 96,2 M$ à la dernière mise à jour et une prévision de 100,6 M$. Ils laissent ouverte la question la plus pertinente pour mesurer le dépassement présent : à combien l'université a-t-elle réellement fixé son dernier budget, et comment le finance-t-elle?